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Michel Barnier : « L'extrême gauche organise une forme de désordre permanent »

INTERVIEW SUD RADIO – Présidentielle, primaire, Lycées, Retailleau : Michel Barnier, ancien Premier ministre et député LR de Paris, était l’invité de Sud Radio au micro de Benjamin Glaise.

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Benjamin Glaise : Hier, selon le ministère de l'Éducation, 1 % des lycées bloqués mais certains syndicats étudiants et lycéens appellent à durcir le ton. Qu'est-ce que vous dites ce matin à ces jeunes ?

Michel Barnier : « Je pense qu'ils ont été au moins en partie entendus. Ce qu'on peut regretter, c'est qu'on ne soit pas obligé de bloquer des lycées ou d'aller vers certaines manifestations, parfois de la violence, pour être entendu. C'est une des leçons de cette crise. »

C'est-à-dire qu'il y a une responsabilité ici du gouvernement qui, en ne réagissant pas tout de suite, a favorisé le développement de ces blocages.

« D'une manière générale, je trouve que dans notre pays, nous n'avons pas suffisamment la culture du dialogue social et du débat public. Et je me suis demandé pourquoi dans ces lycées, par exemple, ou les universités, on n'a pas plus normalement, plus sereinement des lieux et des moments de dialogue, de débat à l'intérieur sur : qu'est-ce qui ne va pas dans le lycée, pourquoi et comment ces profs manquent, les toilettes qui ne sont pas propres, des bâtiments encore qu'il faut rénover, et puis expliquer qui fait quoi. 

L'autre jour, j'entendais Valérie Pécresse expliquer et dire ce qu'elle fait de l'argent public : 1 milliard par an attribué par la région Île-de-France pour rénover des lycées à Paris et en banlieue, donc ce n'est pas rien. Il faut retrouver des moments où on se respecte et on dialogue, et pas le sentiment que pour être entendu, il faut manifester ou bloquer un lycée. »

« La consultation, c'est le débat public, c'est la démocratie »

Qu'est-ce que le gouvernement peut proposer de plus ? Est-ce que le Premier ministre doit encore lâcher du lest aux syndicats ?

« Il n'a pas beaucoup de lest à lâcher parce que les finances publiques sont dans un état déplorable, vous le savez. Mais on peut discuter des modalités. Par exemple, j'entendais le gouvernement dire un peu rapidement : on va abandonner ou réformer Parcoursup. À coup sûr, il y a besoin d'explications, il y a besoin d'évaluer Parcoursup. Mais on a besoin d'un système parce qu'avant c'était pire, et on a besoin de donner une visibilité, une orientation, parfois une sélection positive pour éviter que ces jeunes soient laissés aller vers des formations où ils ne trouveront pas d'emploi. Il ne faut pas leur mentir. Mais tout ça, ça se discute. 

Et donc je redis que l'une des leçons de cette crise — et d'une manière générale, on peut parler aussi de la crise sociale et des manifestations des personnes qui pacifiquement expriment leur angoisse ou leur désespoir —, il faut dans ce pays retrouver une culture du dialogue social et du débat public. J'avais d'ailleurs proposé quand j'étais Premier ministre un peu de temps de créer chaque année une journée nationale de consultation citoyenne pour consulter les citoyens dans chaque commune, chaque département, chaque région, un jour par an. Les mairies seraient ouvertes, internet fonctionnerait et on pourrait consulter les citoyens sur un sujet. La consultation, c'est le débat public, c'est la démocratie. »

« La première politique pour la jeunesse est de ne pas augmenter les dettes »

Ce jeudi, l'intersyndicale appelle à la grève générale, à des manifestations dans l'ensemble du pays. Imaginons, vous êtes toujours à Matignon quelle mesure d'urgence vous décrétez pour calmer la rue et redonner un peu de pouvoir d'achat aux Français ?

« D'une manière générale, je pense qu'il faut recréer, je le répète, l'habitude du dialogue social et, un peu comme en Allemagne, ne pas être obligé de toujours manifester. Mais ça prendra du temps parce qu'il faut changer la culture dans ce pays, si je peux dire, parfois du patronat et en tout cas des syndicats aussi. Sans doute des mesures qui touchent le pouvoir d'achat, parce que le grand cri de colère des Français qui nous écoutent, c'est la baisse du pouvoir d'achat, le coût de l'énergie, les prix. 

Là, il y a des mesures ponctuelles, on ne peut pas faire n'importe quoi. Nous parlions des jeunes tout à l'heure : je veux rappeler que la première politique pour la jeunesse, c'est de ne pas augmenter les dettes. Parce que quand on augmente les dettes aujourd'hui, au point d'avoir 70 milliards simplement pour payer les intérêts, c'est de la folie. On ne peut pas se permettre d'être aussi irresponsable et de continuer à mettre ça sur le dos de nos enfants et de nos petits-enfants. »

Carburants : « On a besoin de stocks stratégiques »

Emmanuel Macron a largement alourdi cette dette.

« Oui, bien sûr. Je pense qu'on n'a pas su dans ce pays évaluer. Voilà une autre culture qui nous manque, que j'ai apprise au niveau européen : c'est évaluer ce qu'on fait, se dire quelquefois qu'on s'est trompé ou qu'il faut corriger. On ne peut pas dire que tout va bien. On empile les systèmes, les mécanismes et on dépense toujours plus alors qu'on devrait évaluer la dépense publique. »

Quand on parle de pouvoir d'achat, est-ce qu'il aurait fallu baisser les taxes sur les carburants ?

« Bruno Retailleau, que j'accompagne dans cette campagne présidentielle parce qu'il est sérieux, honnête et sincère, a proposé de supprimer ce certificat d'économie d'énergie qui coûte quand même 15 à 17 centimes par litre. Donc les mesures qui ont été prises récemment pour déstocker les stocks stratégiques sont positives, même s'il faut se méfier : on a besoin de stocks stratégiques. Tout ça va dans le bon sens. 

Il faut qu'on fasse un effort général pour assumer que notre pays doit diminuer sa dette et diminuer son déficit, parce que c'est l'intérêt des jeunes dans ce pays. Alors maintenant, le ras-le-bol qui s'exprime parfois dans les manifestations — je pense aussi aux artisans, aux commerçants, aux petits entrepreneurs et aux grands aussi —, c'est l'excès de normes, de réglementation, de bureaucratie. Ça, c'est un effort qu'il faut engager ou accentuer. Tout ça veut dire aussi qu'il faut que l'élection présidentielle démontre que la politique sert à quelque chose et que le prochain président ait une majorité absolue pour l'accompagner. »

Présidentielle : « Quatre candidats à la droite et au centre, ça en fait trois de trop »

Vous soutenez Bruno Retailleau pour la présidentielle tout en militant pour une primaire de la droite et du centre. Édouard Philippe, lui, refuse cette idée : est-ce irresponsable de sa part ?

« Non, je respecte évidemment le sentiment et la position d'Édouard Philippe que je connais bien. Il reste qu'il y a trop de candidats. Quatre candidats à la droite et au centre, ça en fait trois de trop. »

Vous mettriez qui d'ailleurs dans une primaire de la droite et du centre, Michel Barnier ?

« Ne faites pas semblant de ne pas comprendre. Moi, je suis quelqu'un qui a eu l'honneur d'être Premier ministre pendant trois mois et j'ai été censuré par la conjonction un peu irresponsable de l'extrême gauche, de l'extrême droite et du Parti socialiste. Je mettrais tous ceux qui ont travaillé avec moi et tous ceux qui constituent ce que j'avais appelé le socle commun, même si c'est un peu distendu depuis, c'est-à-dire les élus de la droite républicaine. Vous avez aujourd'hui Bruno Retailleau, aussi la candidature de David Lisnard, et puis vous avez Édouard Philippe et Gabriel Attal. Voilà, et puis peut-être d'autres qui ne se sont pas encore annoncés mais qui pourraient participer. »

« Bruno Retailleau n’est pas un héritier de la Macronie »

Ce n'est pas la primaire des héritiers de la Macronie, finalement, tout cela ?

« Ah non, je ne pense pas que vous puissiez dire que Bruno Retailleau est un héritier de la Macronie. »

Mais Gabriel Attal et Édouard Philippe, si.

« Oui, bien sûr, ils ont leur fidélité, leur histoire, il faut la respecter. Il faut tirer les leçons du passé, des échecs de ces dix années — il y en a eu quelques-uns, et puis aussi de quelques réussites. Ces gens vont devoir travailler ensemble. Si nous réussissons à faire élire quelqu'un comme Bruno Retailleau, quelqu'un de la droite et du centre qui rassemble le centre, il faudra que les gens travaillent ensemble, et peut-être avec d'autres. »

« Retailleau a le sens de l'État »

La campagne de Bruno Retailleau peine à décoller. Vous lui avez dit que les quatre prochaines semaines seraient décisives : est-ce une forme d’ultimatum ?

« Non, pas du tout. Tous ceux qui étaient là, et notamment lui puisque j'ai dit ça devant lui pour le soutenir et l'encourager : je lui ai dit que les quatre ou six semaines qui viennent vont être très importantes pour marquer la différence. Et moi, j'ai confiance. J'ai confiance dans ce discours extrêmement clair. Bruno Retailleau est quelqu'un de très sérieux, il a le sens de l'État. 

Je peux en témoigner puisque nous avons fait équipe ensemble lorsque j'ai été Premier ministre et je l'ai nommé ministre de l'Intérieur, et je ne le regrette pas : c'est une des meilleures décisions que j'ai pu prendre dans ces trois mois. Il est clair, il est sincère et je pense qu'il est capable de montrer qu'il y a une vraie alternative sérieuse, responsable, européenne en matière de sécurité, de réduction des déficits publics et d'autorité de l'État. »

Faute de primaire, certains proposent un sondage XXL auprès de 30 000 à 50 000 personnes pour départager les candidats de la droite et du centre. Que pensez-vous de cette idée ?

« Écoutez, les sondages sont utiles. C'est une photographie à un moment donné, ce n'est pas le sondage de septembre ou d'octobre qui fait l'élection au mois d'avril. Et il faudrait de toute façon trouver un système pour encourager la lucidité de tous ces candidats, si je puis dire. Donc oui, les sondages peuvent être utiles, mais ça ne remplace pas le débat. La primaire, ce n'est pas quelque chose de vexant ou d'humiliant, c'est un débat public. 

Or, une élection présidentielle, c'est un débat, et on a vu au Parti socialiste que ça intéressait les gens. Donc en tout cas, je souhaite une primaire ouverte, c'est-à-dire avec tous les citoyens qui se reconnaissent dans les valeurs de la droite et du centre et qui le diraient. »

« Il faut faire confiance au temps pour la primaire »

Et s'il n'y a pas de primaire, ce sondage XXL, ça vous semble crédible ?

« Je vous ai dit : les sondages, on voit bien qu'ils comptent puisque chaque candidat regarde où il en est, les courbes. Ces sondages sont utiles mais je ne pense pas qu'ils remplaceraient la primaire. Voilà pourquoi je pense qu'il faut faire confiance au temps pour la primaire. Je continue à penser, quelles que soient les positions des uns et des autres, qu'un débat sous forme de primaire respectueuse où les candidats s'engageraient à défendre leurs idées... On verra d'ailleurs que ces idées ne sont pas irréconciliables. »

Vous appelez toujours Édouard Philippe à accepter le jeu de la primaire ?

« Je pense qu'il faut donner une chance au temps. J'ai travaillé aussi en attendant — parce qu'une campagne présidentielle, c'est aussi un débat d'idées, de convictions et de valeurs — sur un projet qui s'appelle 'Bâtir ensemble 2027' où, avec mes équipes et beaucoup de députés du socle commun de différentes sensibilités, j'ai travaillé à rassembler les bonnes idées de tous ces candidats pour montrer que c'est possible d'avoir une plateforme de gouvernement pour le prochain président et les prochaines législatives. »

« On voit les députés d'extrême gauche agresser les autres »

Édouard Philippe qui dit qu'en février chacun prendra ses responsabilités, c'est trop tard ou pas ?

« Oui, c'est l'extrême limite, je pense. Voilà. »

Une pétition demandant la suppression de CNews a dépassé les 660 000 signatures sur le site de l’Assemblée nationale. Êtes-vous favorable à un débat sur cette question dans l’hémicycle ?

« Le règlement de l'Assemblée permet de tels débats lorsqu'une pétition atteint ce niveau de signatures, ce qui n'est pas étonnant parce qu'on voit bien que l'extrême gauche organise dans ce pays une forme de désordre permanent, de fatwa et d'interdictions. Je suis très frappé, depuis que je suis redevenu député grâce aux Parisiens dans le 5e, le 6e et le 7e arrondissement depuis un an — j'ai déjà été député de la Savoie il y a quelques années, je garde mes racines d'ailleurs en Savoie —, je suis très frappé du climat pré-insurrectionnel qui règne dans l'hémicycle. 

Dans l'hémicycle, on voit les députés d'extrême gauche agresser les autres, les autres leur répondre — je parlais de l'extrême droite. Et on voit dans le climat sur certains sujets liés à l'immigration, à l'autorité de l'État, à la défense des policiers dont nous sommes solidaires et qui maintiennent l'autorité et l'ordre, sur certains sujets de politique étrangère, on voit un climat pré-insurrectionnel, une violence totale, une haine. »

« La violence des mots dans l'hémicycle peut entraîner la violence des actes »

C'est un mot très fort, pré-insurrectionnel.

« Oui, mais je dis pré-insurrectionnel parce que c'est le sentiment que j'ai et ce n'est pas nouveau. Je ne le dis pas depuis la crise et les violences du 17 octobre, je le dis depuis un an, je suis très frappé. Dans l'hémicycle, il y a un tel niveau de haine, de violence. On ne peut plus discuter avec des faits. Et la violence des mots dans l'hémicycle peut entraîner parfois la violence des actes. 

En tout cas, je suis très frappé de cette violence et je pense qu'il faut y mettre fin et retrouver un mot que je crois très important pour moi et depuis longtemps : c'est le mot de respect. Respecter, ça ne veut pas dire soutenir les autres ou être toujours d'accord avec eux. J'ai connu des majorités de gauche en 81, en 93 des majorités de droite, mais je n'ai jamais vu ce climat d'intolérance et de violence. »

« Il y a des fondamentaux à retrouver »

Les médias sont accusés par une partie de la gauche de banaliser les discours racistes, tandis que des journalistes sont pris à partie sur le terrain. Ce climat autour des médias vous inquiète-t-il ?

« On a même vu des équipes de CNews être attaquées directement, et c'est inacceptable. C'est inacceptable, cette violence. On peut ne pas être d'accord, mais on a affaire à des gens — on le voit bien d'ailleurs avec le prolongement que constituent les blacks blocs et la violence qu'ils manifestent dans certaines manifestations en abîmant l'expression démocratique et pacifique des manifestants —, des gens qui veulent utiliser la violence et la force pour empêcher les autres d'exprimer leurs idées. 

Il faut retrouver une certaine idée de la France qui a toujours été la mienne, celle du général de Gaulle : 'Je me fais, disait-il, une certaine idée de la France.' C'est une idée républicaine : on respecte les opinions, on refuse le racisme et l'antisémitisme. Il y a des fondamentaux à retrouver. »

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