Dans le « Pessimiste Joyeux », publié chez Fayard, le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté revient sur son itinéraire intellectuel, son héritage familial, son engagement souverainiste et son rapport à la France. Entre souvenirs personnels, réflexions politiques et méditations sur la transmission, il se livre comme rarement auparavant. L’occasion de venir en parler sur Sud Radio.
« Mon paternel n'était pas du tout un homme désespéré »
Dès les premières minutes de l’entretien, tout ramène à la figure du père. Le titre même du livre lui doit beaucoup. Pour expliquer ce qu’il appelle ce « pessimisme joyeux », Mathieu Bock-Côté revient longuement sur la philosophie de vie de son père : « Mon paternel n'était pas du tout un homme désespéré, mais d'aucune manière il avait l'existence joyeuse. [...] D'un côté, l'existence vécue comme une grâce, donc une vraie joie. [...] Et au même moment, la conscience que tout ce qui existe en ce monde et auquel nous tenons est périssable. »
Le titre du livre vient d’ailleurs pleinement de son père de qui Mathieu Bock-Côté parlait à Laurent Dandrieu comme un « pessimiste joyeux ».
« La France politique existait vraiment. La France intellectuelle aussi »
Dans la maison québécoise dans laquelle il a grandi, la France est omniprésente. Les magazines français circulent, les débats politiques aussi. « La France politique existait vraiment. La France intellectuelle aussi. » Raymond Barre, Philippe Séguin, le Figaro Magazine, Le Point, L’Express ou encore Éléments nourrissent son imaginaire.
Mais cette passion française ne s’accompagne jamais d’un complexe québécois. « L'accent québécois, c'est le nôtre, tout simplement. Il y a l'accent québécois, il y a l'accent parisien, il y a l'accent marseillais. Il n'y a pas d'ambiguïté. », explique t-il. Dans le cœur de cette identité familiale, il y a aussi le « souverainisme ».
Le 24 juillet 1967, lorsque le général de Gaulle lance depuis Montréal son célèbre « Vive le Québec libre ». Le père de Mathieu Bock-Côté est alors dans la foule. « J'ai sauté deux mètres dans les airs, quand j'ai entendu ça. » dévoile le québécois.
« J'ai toujours été absolument sceptique envers toutes les constructions post-nationales »
Alors, le souverainisme québécois n’est pas seulement une préférence politique : il relève presque de l’évidence existentielle. « La non-indépendance du Québec était vue comme une forme de scandale historique. » Très tôt, le jeune Bock-Côté milite activement. Tracts, pancartes, campagnes électorales, animation du comité indépendantiste de l’Université de Montréal.
Il dit : « J'étais très actif dans les structures du parti, dans l'aile la plus militante, décomplexée. Certains diraient radicale sur le plan de l'indépendance. » Après l’échec du référendum de 1995 sur l’indépendance du Québec, remporté à 50,4 % par le camp du non, il voit le mouvement indépendantiste québécois se transformer. Selon lui, le mouvement souverainiste a ensuite commis une erreur stratégique majeure après la défaite du référendum : « Pendant 10-12 ans, le projet indépendantiste québécois est occupé à se désidentitariser. »
Mathieu Bock-Côté est donc hostile aux constructions « post-nationales », pour lui, l’Union européenne de Bruxelles, le Canada fédéral ou encore certaines structures multinationales sont dans une même catégorie. « J'ai toujours été absolument sceptique envers toutes les constructions post-nationales, quelles qu'elles soient. [...] Le Canada est une entité post-nationale. [...] C'est un pays qui est devenu le laboratoire du régime diversitaire. »
La naissance d’un conservateur
Son conservatisme, lui aussi, plonge ses racines dans l’enfance. « Je n'ai pas eu à le devenir, encore une fois, ça fait aussi partie du bagage familial. », explique t-il. Sa définition du conservatisme repose d’abord sur une méfiance profonde envers les utopies politiques : « Cette idée que la perfection sociale est impossible dans ce monde, cette idée que le mal est logé dans le cœur de l'homme, cette idée que toute construction politique et sociale porte en elle la possibilité de la tyrannie. »
Dans cette formation intellectuelle, les auteurs occupent une place essentielle : Raymond Aron, Edmund Burke, Hannah Arendt, Alain Finkielkraut ou encore Chantal Delsol. Mais les romanciers comptent tout autant. Jean Raspail et Tolkien occupent une place particulière dans son imaginaire. Chez Tolkien, il admire surtout l’irruption du tragique dans une vie ordinaire et paisible : « Voilà des gens qui vivent tranquilles chez eux. [...] Et là, l'histoire vient s'emparer de leur vie. »
« La philo telle qu'elle est devenue est tout à fait décevante »
C’est pourtant vers la sociologie qu’il se tourne à l’université. Lui-même reconnaît l’étrangeté du parcours. « La philo telle qu'elle est devenue est tout à fait décevante. [...] Ce qui m'intéresse, en fait, est confisqué par la philosophie analytique anglo-américaine. » La sociologie devient alors pour lui une discipline-carrefour.
« La socio, c'était une manière pour moi de faire de la philo, de l'histoire, de la science politique et de la socio tout à la fois. » Il revendique une autre tradition sociologique, celle de Weber ou Pareto, bien éloignée selon lui de l’héritage bourdieusien.
La France, le Québec et la peur du déclin
À ses yeux, la France et le Québec partagent aujourd’hui une même inquiétude civilisationnelle : « Nous sommes hantés par la même péril, c'est-à-dire la possibilité de devenir définitivement étrangers chez nous. » L’immigration massive, le doute identitaire et l’affaiblissement de la souveraineté nourrissent cette angoisse commune.
Il cite alors Alain Finkielkraut : « Nous sommes tous des Québécois aujourd'hui. » Une formule qui résume selon lui la fragilité nouvelle de la France. « Les Québécois, c'est une petite nation consciente de la possibilité de disparaître. [...] Quand la France se découvre fragile [...], elle constate qu'elle pourrait disparaître. » Malgré ce pessimisme assumé, Mathieu Bock-Côté refuse toute posture désespérée. Son « pessimisme joyeux » repose justement sur cette idée : le monde est fragile, les civilisations sont mortelles, mais cela n’interdit ni la fidélité, ni l’engagement, ni même la joie.
À la fin de l’entretien, une dernière question provoque un sourire. Que pense-t-il du fait que « Nouvelle France », ancien nom du Québec, soit aujourd’hui associé au mouvement politique de Jean‑Luc Mélenchon ? La réponse fuse : « Comme dirait un militant woke, je me sens victime d'appropriation culturelle. [...] La Nouvelle France, c'est nous. »