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« Epstein, c’est aussi une affaire française » : les zones d’ombre du réseau à Paris

ENTRETIEN SUD RADIO - Dans son livre « Epstein : Les secrets de la filière française », le journaliste d'investigation Frédéric Ploquin décortique le système mis en place par Jean-Luc Brunel, l’agent de mannequins français devenu le principal pourvoyeur de jeunes filles pour le milliardaire américain. Entre impunité, soirées parisiennes et soumission chimique, l'enquête lève le voile sur une organisation criminelle qui a prospéré au cœur de Paris.

« Epstein, c’est aussi une affaire française » : les zones d’ombre du réseau à Paris
Handout - US Department of Justice/AFP/Archives

Pendant longtemps, l’affaire Epstein a été perçue comme un scandale purement américain. Une erreur, selon le journaliste d’investigation Frédéric Ploquin. Invité de Sud Radio pour présenter son ouvrage « Epstein, les secrets de la filière française », l’auteur affirme qu’il « fallait arrêter de dire que l’affaire Epstein est une affaire américaine. C’est aussi une affaire française. La France était le principal réservoir de chair fraîche de ce réseau » explique-t-il. Pour lui, il est même impossible de comprendre le système Epstein sans examiner le rôle joué par Paris et le milieu du mannequinat français.

« La France est Paris, Paris est la capitale mondiale de la mode, et c’est là que se fournissaient ces réseaux internationaux en très jeunes talents », explique le journaliste. « J’ai voulu traiter cette affaire comme une affaire policière habituelle », raconte-t-il. « Ces prédateurs sexuels, doublés de formidables escrocs financiers, méritaient qu’on les démasque jusqu’au bout ».

Jean-Luc Brunel, « le poisson pilote » de Jeffrey Epstein

Au cœur du livre apparaît Jean-Luc Brunel, ancien agent de mannequins devenu, selon Frédéric Ploquin, « le poisson pilote » français de Jeffrey Epstein. Les deux hommes entretenaient une relation étroite, bien au-delà du simple partenariat professionnel. « Quand on lit leurs échanges, notamment les mails, on découvre une immense fraternité, une véritable complicité », explique le journaliste. Brunel aurait servi d’intermédiaire pour fournir au milliardaire de très jeunes mannequins recrutées à Paris ou à l’étranger.

Le journaliste retrace l’ascension de cet homme issu d’un milieu bourgeois parisien, parti faire la fête à Ibiza à la fin des années 1970 avant de revenir dans le milieu du mannequinat parisien. Très vite, Brunel devient l’un des acteurs majeurs du secteur. « Il était extrêmement talentueux dans son métier de scout », selon Frédéric Ploquin, évoquant ces recruteurs chargés de repérer de très jeunes mannequins parfois âgées de seulement 16 ou 17 ans.

« Certains hommes ont cru que violer une jeune femme était autorisé »

Dans le Paris des années 1980, Brunel évolue au cœur des nuits parisiennes, notamment aux Bains-Douches, lieu emblématique de la capitale. « Tout le monde devait être aux Bains-Douches », raconte le journaliste. « Les mannequins y entraient gratuitement, elles faisaient partie du décor et de l’attractivité du lieu ».

Mais derrière cette effervescence, Frédéric Ploquin décrit un système de prédation installé dans une forme d’impunité sociale. « On est dans des années où tout semble permis » et « certains hommes ont fini par croire que même violer une jeune femme était autorisé ».

Drogues, manipulation et silence des victimes

Le livre revient longuement sur les témoignages d’anciennes mannequins accusant Jean-Luc Brunel de viols et d’agressions sexuelles. Beaucoup décrivent un même schéma : soirées alcoolisées, cocaïne, pilules administrées à leur insu puis réveils dans un état de confusion. « Plusieurs femmes racontent exactement le même modus operandi », souligne Frédéric Ploquin qui évoque des cas de « soumission chimiques ». « Elles arrivent à Paris avec des rêves plein la tête et se retrouvent face à des prédateurs sexuels ».

 Beaucoup de victimes étaient étrangères, isolées et dépendantes financièrement des agences qui les logeaient. « Elles étaient prises dans les filets de leur propre rêve », résume-t-il. Selon lui, ce système a aussi prospéré grâce au silence imposé aux victimes par la honte et la culpabilité. « Elles rentraient chez elles sans parler à personne, parfois même pas à leurs proches. « Et c’est précisément sur ce silence que surfaient ces prédateurs ».

Une « vaste entreprise de compromission des élites à travers le sexe »

Au-delà de Jean-Luc Brunel, Frédéric Ploquin estime que l’affaire Epstein implique plus largement une partie du milieu français du mannequinat et des soirées parisiennes des années 1980 et 1990. Parmi les noms régulièrement évoqués figure notamment Gérald Marie, ancien dirigeant de l’agence Elite, visé par plusieurs plaintes pour viols et agressions sexuelles. Des accusations toujours contestées par l’ex-patron.

Le livre revient également sur les liens entre certains réseaux de la mode, du monde des affaires et des personnalités ayant fréquenté Epstein ou Brunel. « Ce que je dénonce, ce sont toutes ces personnalités qui disent aujourd’hui : “Oui, je les ai fréquentés, j’étais chez eux, mais je n’ai rien vu” », explique Frédéric Ploquin. « Pour avoir vu certains lieux et certaines soirées, je considère que c’est totalement impossible d’être passé à côté » de cette « vaste entreprise de compromission des élites à travers le sexe ».

De nouvelles victimes se manifestent auprès du parquet de Paris

Dans le même temps, l’enquête judiciaire continue de progresser en France. La procureure de Paris, Laure Beccuau, a révélé qu’« une dizaine » de nouvelles victimes présumées de Jeffrey Epstein s’étaient récemment manifestées auprès du parquet de Paris. Au total, une vingtaine de victimes se sont rapprochées de la justice française, dont plusieurs étaient déjà identifiées dans les dossiers liés à Jean-Luc Brunel ou à Gérald Marie. 

La magistrate a également évoqué des « demandes d’entraide internationale » toujours en cours dans cette affaire mondiale. Pour Frédéric Ploquin, ces nouvelles prises de parole confirment que le dossier est loin d’avoir livré tous ses secrets. « Maintenant, leur parole est entendue », estime-t-il. « Elle est écrite, elle existe et on va enfin l’écouter ».

Le suicide de Brunel, « un ultime pied de nez » aux victimes

Arrêté alors qu’il tentait de quitter la France pour le Sénégal, Jean-Luc Brunel est retrouvé pendu dans sa cellule de la prison de la Santé en février 2022. Contrairement au décès de Jeffrey Epstein aux États-Unis, qui continue d’alimenter les théories du complot, Frédéric Ploquin estime que le suicide de Brunel ne fait aucun de doute. « J’ai lu les rapports, pour moi c’est un suicide avéré », affirme-t-il. Mais le journaliste y voit « un ultime pied de nez aux victimes », alors qu’il « disparaît sans rendre de comptes ».

Selon lui, Brunel comprenait que les témoignages s’accumulaient et que son système d’impunité s’effondrait petit à petit. « Chaque jour, ses avocats lui apportaient de nouveaux récits de victimes », raconte le journaliste. Avec ce livre, Frédéric Ploquin entend surtout dénoncer « ce système » et « ce que certains ont fait de la liberté des années 1980. Et il montre surtout jusqu’où peuvent aller des hommes convaincus que leur richesse leur permet tout ».

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