De nombreux tirs tendus, pourtant interdits, et des gendarmes qui s'en vantent en injuriant les manifestants: la Défenseure des droits dénonce une "logique de confrontation" des autorités, qui a provoqué "un lourd bilan humain" lors de la manifestation contre les mégabassines à Sainte-Soline (Deux-Sèvres) en 2023.
Claire Hédon, dans une décision rendue publique mercredi, pointe des "manquements déontologiques" de la part des gendarmes, notamment des "tirs tendus" et des propos "orduriers" à l'encontre des manifestants ce 25 mars 2023.
Elle indique saisir le ministère de l'Intérieur pour demander des sanctions disciplinaires à l'encontre des gendarmes identifiés dans son enquête, dont des gradés.
La Défenseure relève des "carences" dans l'enquête administrative menée par l'inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), demandée en novembre dernier par le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez après la diffusion par Libération et Mediapart d'images issues de caméras piétons de gendarmes.
"A ce stade, le ministère de l'Intérieur ne fera pas de commentaire et rappelle que des enquêtes judiciaires sont toujours en cours", a-t-il indiqué à l'AFP.
Dans le cadre de l'enquête administrative, "40 militaires de la gendarmerie ont pu être identifiés" et "33 d'entre eux ont fait l'objet d'un traitement disciplinaire pour leurs propos inadaptés, jusqu'à des jours d'arrêt", a-t-il ajouté.
Un manifestant blessé lors de la manifestation contre une "mégabassine" à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), le 25 mars 2023
Thibaud MORITZ - AFP/Archives
"Les faits de tirs et d'ordre de tirs potentiellement non conformes relevés" lors de cette enquête administrative "seront appréciés en fonction des conclusions de l'information judiciaire ouverte" à Rennes, a précisé le ministère.
Claire Hédon, qui s'apprête à quitter l'institution, estime que "les circonstances étaient réunies pour justifier un emploi de la force", à cause de l'interdiction de la manifestation et de violences commises par plusieurs groupes de manifestants.
Mais "au regard de la quantité et de la gravité des blessures constatées" et "du nombre d'armes utilisées dans un laps de temps très court", elle "considère que les autorités ont adopté une logique de confrontation ayant conduit à un lourd bilan humain, tant parmi les manifestants que parmi les gendarmes".
Malgré l'interdiction, plusieurs milliers de personnes s'étaient réunies à Sainte-Soline autour d'une réserve d'eau agricole contestée, surnommée mégabassine, et le rassemblement avait dégénéré en affrontements entre militants radicaux et gendarmes avec 5.000 tirs de grenades et une pluie de pierres et de cocktails molotov.
Les manifestants avaient annoncé 200 blessés dans leurs rangs, dont 40 graves, et les gendarmes 47.
Lors des investigations de la Défenseure, autorité administrative indépendante, 84 heures de vidéos transmises par l'IGGN ont été analysées, et onze gendarmes et neuf victimes et témoins ont été auditionnés.
Elles ont permis d'identifier de nombreux tirs tendus de grenades de gaz lacrymogène et de LBD, une pratique interdite, qui ont conduit à de nombreuses "blessures très graves".
L'avocate des quatre blessés graves qui avaient porté plainte, Me Chloé Chalot, s'est dite "satisfaite" de cette décision, la qualifiant de "critique assez franche de l'opération de maintien de l'ordre" et "du comportement des forces de l'ordre sur place".
- Appels à tuer -
Claire Hédon pointe le langage "ordurier" et les propos "déshumanisants" de nombreux gendarmes, certains allant jusqu'à se féliciter d'avoir infligé des blessures aux manifestants, l'un d'eux parlant d'un "vrai kif" à les viser.
Des appels à mutiler voire à tuer des manifestants ont été tenus par des gendarmes, y compris lors de moments de pause alors qu'ils sont nombreux à avoir affirmé avoir parlé sous le coup du stress et de la peur.
"Là, ce serait bien de faire une nasse et de vraiment les massacrer", "on prend le Famas [fusil d'assaut] et bam !", ont ainsi dit certains d'entre eux lors d'une pause sandwich.
Des manifestants regardent un fourgon de gendarmerie brûler lors de la manifestation contre une "mégabassine" à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), le 25 mars 2023
THIBAUD MORITZ - AFP/Archives
La Défenseure des droits s'était auto-saisie dès le 30 mars 2023 des cas de deux manifestants grièvement blessés et dont le pronostic vital était engagé, puis 75 personnes, blessées ou témoins, l'avaient saisie durant l'été 2023.
Elle n'a pu mener son enquête qu'à partir de mai 2025, après l'accord du procureur de Rennes et la transmission de la procédure judiciaire par l'IGGN.
Fin décembre, le parquet de Rennes avait classé l'enquête sur les violences commises par des gendarmes sur quatre personnes grièvement blessées, mais ouvert une information judiciaire sur des "tirs tendus" de grenades.
Par Margaux BERGEY / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP
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