Incorporés de force dans l'armée allemande et soldats français se côtoient pour la première fois sur un Mur des noms ouvert jeudi, un lieu de mémoire interactif qui évoque le sort de plus de 44.000 Alsaciens et Mosellans tués pendant la Seconde guerre mondiale.
"J'avais deux ans, ma mère a gardé le deuil toute sa vie": plus de 80 ans après la mort de son père, Bernard Simon, 85 ans, est venu pour celui qu'il a si peu connu.
Incorporé de force dans l'armée allemande, Joseph Simon a été exécuté par les nazis sur le front de l'Est. "Il devait fusiller des civils, il a refusé et a été exécuté pour désobéissance", raconte son fils, qui a passé des années à retracer son parcours.
A quelques mètres, Michel Schlienger, 87 ans, cherche lui aussi le nom de son père, mort sous uniforme français, à 29 ans. Pilote d'avion dans l'armée française, son appareil a été abattu par l'aviation allemande.
Un visiteur utilise une borne interactive pour afficher un nom devant le "Mur des Noms" dédié aux Alsaciens et Mosellans morts durant la Seconde Guerre mondiale à Schirmeck, le 24 septembre 2026 dans le Bas-Rhin
ROMEO BOETZLE - AFP
Sur une borne interactive apparaît son visage et sa biographie. "C'est un hommage auquel je suis plus que sensible", dit pudiquement son fils, venu du Sud-Ouest découvrir le sobre bâtiment de béton, créé en contrebas du Mémorial Alsace-Moselle, un musée historique situé à Schirmeck (Bas-Rhin).
Les noms ne sont pas gravés, mais projetés sur les murs où ils défilent lentement dans une pièce plongée dans l'obscurité. Parmi eux, ceux de près de 30.000 "Malgré-nous", morts pendant la Seconde guerre mondiale.
Qu'incorporés de force et combattants français se côtoient, "je trouve ça bien", approuve Michel Schlienger, soulignant qu'"il y a des gens qui ont été pris dans les filets" de l'armée allemande, sans l'avoir souhaité.
- Mémoire "vivante" -
Après l'annexion de fait de l'Alsace et de la Moselle au Reich hitlérien en 1940, les décrets des 25 et 29 août 1942 ont imposé aux habitants de rejoindre les rangs de l'armée nazie. Au total, plus de 130.000 Alsaciens et Mosellans ont ainsi été incorporés de force de 1942 à 1945.
Des visiteuses utilisent une borne interactive pour afficher un nom devant le "Mur des Noms" dédié aux Alsaciens et Mosellans morts durant la Seconde Guerre mondiale à Schirmeck, le 24 septembre 2026 dans le Bas-Rhin
ROMEO BOETZLE - AFP
Figurent aussi des milliers de noms de victimes civiles, résistants, victimes de la Shoah (juifs, témoins de Jéhovah, homosexuels, tsiganes, communistes, malades psychiatriques), en distinguant leur histoire.
Des bornes interactives permettent de faire ressortir un nom quelques secondes sur fond noir ou d'explorer en détails une centaine de destins, photos à l'appui.
Une scénographie qui rend la mémoire des victimes "vivante", salue Franck Leroy, président de la région Grand Est qui a financé une grande partie du projet de 3,7 millions d'euros.
"C'est la première fois que des victimes qui sont issues de contextes extrêmement différents sont ensemble sous le même toit", souligne Ilse Hilbold, coordinatrice scientifique du Mur des noms.
L'historienne Frédérique Neau-Dufour au mémorial du "Mur des noms" à Schirmeck, le 24 septembre 2026 dans le Bas-Rhin
ROMEO BOETZLE - AFP
Le projet est une demande ancienne de descendants d'incorporés de force dont "la plupart sont morts sans sépulture, ou sont disparus", rappelle l'historienne Frédérique Neau-Dufour.
Mais en 2017, la perspective de voir se succéder par ordre alphabétique et sur le même monument les noms de victimes civiles, dont des juifs déportés, et ceux de "Malgré-nous", parmi lesquels certains avaient pu participer à des crimes de guerre, avait déclenché une vive polémique.
- "Tabous" -
Plusieurs années d'études sous la direction d'un comité scientifique ont finalement abouti à cette réalisation, entre hommage collectif et distinction des parcours individuels.
"C'est une vraie prouesse qui a été rendue possible par le travail historique mais aussi par le temps qui passe et qui apaise les blessures", estime Mme Neau-Dufour.
Le bâtiment du mémorial du "Mur des noms" dédié aux Alsaciens et Mosellans morts pendant la Seconde Guerre mondiale, à Schirmeck, le 24 septembre 2026 dans le Bas-Rhin
ROMEO BOETZLE - AFP
"La douleur" et le "sentiment de honte" des familles de "Malgré-nous" et l'"incompréhension du phénomène" dans le reste de la France ont longtemps constitué un "double tabou" qui, selon l'historienne, "est en train de s'atténuer".
En novembre 2024, à Strasbourg, le président de la République, Emmanuel Macron, a appelé à enseigner au collège et au lycée cette "tragédie". Un an plus tard, M. Macron a inauguré aux Invalides une plaque en hommage aux incorporés de force.
Pour Marie-Christine Schott, 56 ans, le projet de Mur des noms a été un "déclencheur": "Ca m'a permis d'avoir le courage d'ouvrir un peu le livre de famille et de savoir ce qui s'est réellement passé".
Elle a découvert que sa grand-mère était morte de diphtérie dans un camp près de Sarrebruck en Allemagne. Elle avait été arrêtée et déportée en juillet 1944 par la Gestapo parce que son mari, enrôlé de force, s'était soustrait à la Wehrmacht.
Pour sa descendante, ce nouveau mémorial constitue "une reconnaissance et un apaisement".
Par Pauline FROISSART / Schirmeck (France) (AFP) / © 2026 AFP
#France #WW2 #Memorial #History #Schirmeck