Frigorifié, Boubacar, 16 ans dit-il, extirpe son corps engourdi de sa tente installée comme plusieurs dizaines d'autres dans le cœur historique de Paris enneigé. Le Guinéen vient de passer une fois de plus une nuit "très compliquée" en "mode survie".
Les quais pavés couverts de neige en bordure de l'île Saint-Louis offrent un paysage de carte postale que touristes et Parisiens emmitouflés s'empressent d'immortaliser avec leur appareil photo.
En contrechamp, plusieurs dizaines de tentes posées sur le froid bitume devant un magasin de canapés convertibles. Quelques 300 jeunes migrants africains, pour la plupart en recours pour faire reconnaître leur minorité, viennent d'y passer une rude nuit.
Passé l'euphorie de découvrir la neige pour la première fois de leur vie, l'amertume a envahi le camp installé depuis plusieurs mois.
Les multiples épaisseurs de couvertures et le fin sac de couchage n'ont pas réussi à réchauffer Boubacar, qui en milieu de matinée s'asperge le visage d'une bouteille d'eau froide pour se donner un peu d'entrain.
"Je ne suis pas arrivé à dormir avant 4 heures du matin. Ma tente est déchirée j'avais l'impression qu'il neigeait sur moi", raconte le jeune homme qui présente des symptômes grippaux et a mal aux dents.
- "Tenir" -
Les couvertures et les plats chauds déposés par des passants anonymes devant sa tente igloo, lui apporte un peu de réconfort. Mais le Guinéen, arrivé seul en France il y a neuf mois, s'impatiente.
"Combien de temps ça va encore durer?", s'interroge Boubacar, qui répète comme un mantra "qu'il faut tenir pour ne pas mourir".
Dans un vide administratif, le jeune homme ne bénéficie d'aucun revenu. Il n'a pas été reconnu mineur, ce qui lui aurait permis d'être pris en charge par l'Aide sociale à l'enfance, et attend la décision en appel qui peut prendre jusqu'à un an.
C'est le cas également de son compatriote Abbou.
Traits tirés, le garçon essaye de bouger ses doigts douloureux et montre une boîte d'antalgiques qui l'aide à passer la nuit. Arrivé en France il y a trois semaines, Abbou est l'un des derniers encore sur le camp, ses compagnons d'infortune ont pour la plupart rejoint les accueils de jour, laissant sur place un fatras de couvertures, protégés par des bâches, qu'ils retrouveront le soir.
- Un peu de répit -
"C'est dur toute l'année, mais avec le froid leurs corps sont encore plus abîmés, ils sont sous tension et en permanence en mode survie", observe Helena Tellio, coordinatrice pour l'Armée du Salut de l'un de ces centres d'accueil de la Ville de Paris.
Des tentes de jeunes migrants près du Pont-Marie, dans le coeur historique de Paris enneigé, le 6 janvier 2026
Thomas SAMSON - AFP
Crème pour lutter contre les démangeaisons provoquées par le froid, thé et café fumants, douches, prises électriques pour recharger les batteries des téléphones: dans ce lieu chauffé, les jeunes migrants bénéficient d'un peu de répit. Ils peuvent aussi y rencontrer des médecins et des psychologues. Il sont nombreux à souffrir de symptômes de dépression, selon les employés de l'association.
Des activités leur sont proposées, mais rares sont ceux qui se distraient avec les jeux de société proposés. Affalés dans des divans, couverture sur le dos pour se réchauffer et bonnet encore vissé sur la tête, beaucoup récupèrent de leur nuit agitée en attendant de braver à nouveau le froid.
Mustapha, Ivoirien qui affirme avoir 15 ans, redoute cette énième nuit dehors. "La neige quand ont est dans une maison au chaud c'est beau à regarder, mais dans ces conditions, c'est un stress", confie le garçon.
Contactée par l'AFP, la ville de Paris indique qu'elle "continue à demander la mise à l'abri de l'ensemble des personnes vivant sur les campements dans les différents sites ouverts par l'Etat, avec le concours de la Ville", "compte tenu de la persistance des températures très basses" prévues mercredi.
Par Estelle EMONET / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP