Jacques Cardoze : Vous annoncez une nouvelle étape dans la lutte contre la violence faite aux enfants. Laquelle ?
Sarah El Haïry : " La diffusion d'un livre, d'une formation pour l'ensemble des professionnels au contact des enfants. Et ça, quel que soit leur statut, leur place ou leur métier dans le dispositif. On a tous été ébranlés au plus profond de nous après le drame de bien sûr, la petite Lyhanna. Mais plus que ça, tous les jours, toutes les 3 minutes, on a un enfant qui est victime de violence sexuelle ! Dans plein d'endroits différents : dans le périscolaire, à la maison, chez un tonton, dans une asso sportive, à la piscine. Partout.
L'inquiétude monte. 70% des professionnels ne savent pas comment faire, comment "voir". Et pour les rassurer, nous avons travaillé avec la Haute Autorité de Santé et les associations, sur un guide qui s'appelle "Détecter et recueillir la parole d'un enfant victime" pour que jamais le silence ne serve le prédateur, le violeur."
Jacques Cardoze : Comment va fonctionner ce guide ?
Sarah El Haïry : " Ce n'est pas qu'un guide papier, il y a une formation qui va avec. Il va être très largement diffusé parce que l'objectif c'est que ça soit la même formation partout. La fédération de rugby, par exemple, va le diffuser. L'association "La voix de l'enfant" aussi. Il sera diffusé également par des fédérations d'éducation populaire, des scouts, les guides de France le diffusent... Ce sont beaucoup d'associations sportives, le tissu associatif, éducatif également, et du monde de la protection de l'enfance. Mais le guide est disponible pour tout le monde."
Jacques Cardoze : Pourquoi c'est important de le diffuser ?
Sarah El Haïry : " Parce que ce guide permets de savoir : qu'est-ce que je fais, quelles sont les erreurs à ne pas commettre, comment j'envoie ou je saisis le procureur ou la CRIP, qui est la cellule qui peut lancer des investigations,... Le but est de réagir avant de regretter et se dire, : J'aurais pu arrêter ce drame. Ce livre, c'est la première étape. La deuxième, c'est un module de formation gratuit sur le site du Ministère. Il dure 6 heures en e-learning. Nous avons besoin que tous, ouvrent les yeux sur les drames que peuvent connaître nos enfants. J'invite les professionnels et employeurs à donner ce temps pour se former."
Jacques Cardoze : Cette formation, à quoi doit-elle servir ?
Sarah El Haïry : " Ça va d'abord servir à la cohésion. Comprenez : les prédateurs, ces gens qui viennent faire du mal aux enfants, viennent volontairement cibler des endroits où il y a des enfants. Mais la majorité des professionnels de l'éducation populaire, ne sont pas violeurs en puissance. Ces gens font plutôt bien leur boulot et ont envie de faire grandir nos enfants. Ils les aiment donc la question du développement et du soutien des enfants préoccupe la majorité de ces gens.
Les prédateurs ? Ce sont des infiltrés. Ils sont vicieux, ont des méthodes de manipulation. Pour les débusquer, il faut se former. Et aujourd'hui, il y a deux outils, un guide et une formation en e-learning disponibles."
Jacques Cardoze : Une fois qu'un professionnel suspecte un potentiel violeur, comment peut-il agir ?
Sarah El Haïry : " Quand tu es témoin, tu ne prends aucun risque. Il ne faut pas que le silence serve le prédateur. Ça veut dire qu'on signale. Et c'est là où beaucoup de professionnels disent : Mais comment je fais ? Qu'est-ce que je dois écrire ? Il faut écrire à la CRIP, donner son nom, circonstancier les lieux, signer la déclaration.
Si on est un agent public, on peut saisir le procureur de la République. Il y a aussi des procédures internes. Et comme je sais qu'un certain nombre de professionnels ne veulent pas le dire à leur supérieur. Ils ont peur de perdre leur job. Là, il y a cette mise en place, cette possibilité d'alerter en évitant éventuellement sa hiérarchie. C'est possible directement.
Mais j’aimerais rappeler que parfois, même si l’adulte a peur, il faut oser. Pour protéger nos enfants, il faut protéger leurs paroles et donc, signaler. Toujours. Signaler. "
Jacques Cardoze : Quels recours législatifs existent pour lutter contre ses abus ?
Sarah El Haïry : " La loi de lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants, dite intégrale, est une avancée. D’ailleurs, plus d’un quart des mesures prioritaires que j'ai proposées au Premier ministre cet été, sont dedans, comme un parquet spécialisé sur la pédocriminalité, parce que ce ne sont pas des crimes comme les autres.
Ça touche les jeunes, les moins jeunes. Il y a le fait de condamner les deepfakes, le fait de recevoir des images dégueulasses, sexuelles, sans les avoir demandées, de voir ces images transformées. Mais il y a aussi surtout le Conseil des victimes, qui est cet espace, qui a vocation à construire les lois et les procédures de prévention avec les victimes elles-mêmes.
C'est comme ça qu'on réussira, je crois, à briser ces tabous. Mais pour recueillir la parole, les travaux sont en cours au sein de l'éducation nationale, pour ouvrir le dialogue. Moi, je crois que l'entretien individuel est une bonne chose, mais il faut aussi que ce livret soit diffusé par les pédiatres, le réseau, la fédération des syndicats des pédiatres."
🔴Un guide sur la protection de l'enfance pour les professionnels 🗣️ @sarahelhairy : "Quand tu es témoin, il ne faut pas que le silence serve le prédateur : il faut signaler à la CRIP, au procureur." #GrandMatin 📻https://t.co/LIMgdJRBVG https://t.co/wpLvDXSgAT
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Jacques Cardoze : Pourquoi ?
Sarah El Haïry : " Parce que tout le monde n'est pas formé à accueillir la parole d'un enfant victime. Et donc, parfois, quand il te dit deux choses différentes, on a l'impression qu'il ment. Sauf qu'il ne ment pas. C'est des outils de protection, donc il faut comprendre comment fonctionne le cerveau d'un enfant face à un traumatisme. Il faut travailler les questions avec les associations qui ont l'habitude de recueillir la parole. À un moment, on n'a pas les moyens de continuer à laisser des prédateurs bousiller la vie de nos enfants."
Jacques Cardoze : Vous attendez le rapport du scandale du périscolaire qui sort aujourd'hui. Qu'est-ce que vous en attendez ?
Sarah El Haïry : " Déjà, j'aimerais rappeler que pour le périscolaire, il y a un scandale parisien, mais c'est partout en France. Il ne faut pas négliger les autres villes. Mais après, on va dire les choses très clairement : Quand tu n'as pas contrôlé les antécédents judiciaires de quelqu'un, qu'il a été condamné, qu'il est connu dans les fichiers et que tu le mets face aux enfants, tu es responsable. Bien sûr qu'il y a les coupables, ceux qui vont toucher, ceux qui vont violer, ceux qui vont violenter nos enfants. Mais la chaîne de responsabilité, on n'a pas le droit de s'en laver les mains!
Moi, quand je dépose mon enfant devant la grille de l'école, je n'ai pas d'autre choix que de faire confiance à l'institution. Et donc, ce choix, il doit engager des responsabilités. Il faut sortir de l'anonymat les gens du périscolaire.
Je connais le nom de la maîtresse de ma fille, je ne connais pas le nom des personnes qui l'accompagnent au déjeuner. "
Jacques Cardoze : Donc, on ne fait pas assez et vous en attendez plus sur ce point ?
Sarah El Haïry : "Absolument. On doit avoir plus de transparence concernant ceux qui travaillent aux côtés des enfants. Et la transmission des signalements est un des problèmes. Je vois encore trop d'endroits où on dit : ça va faire des histoires et puis on n'est pas sûrs.."
Jacques Cardoze : Combien de personnes se voient refuser des attestations ?
Sarah El Haïry : " J'ai retiré plus de 8000 attestations uniquement dans le secteur de la protection de l'enfance, de la petite enfance. Et aujourd'hui, les espaces et lieux où il y a des enfants en situation de handicap, sont encore plus à risque : Les prédateurs utilisent malheureusement cet handicap pour abuser des enfants. Un chiffre en comparaison avec un "avant" Lyhanna".
⚖️Commission d'enquête sur le périscolaire parisien 🗣️ @sarahelhairy : "La chaîne de responsabilité, on ne peut pas s'en laver les mains ! Il faut contrôler les antécédents de l'ensemble des adultes !" #GrandMatin 📻https://t.co/LIMgdJRBVG https://t.co/N1VjruFOFA
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Jacques Cardoze : Et quels étaient les chiffres avant ?
Sarah El Haïry : " J'ai surtout envie de dire qu'ils sont en train d'exploser. Ils n'étaient même pas obligatoires avant septembre donc là, les contrôles sont en cours. On parlait de quoi ? De quelques dizaines peut-être ? Je me suis battue depuis des années pour que ce soit ce même contrôle partout. Des parents qui accueillent dans leur propre maison un cours, je ne sais pas, de guitare, une aide du babysitting... Ils doivent avoir le droit d'accéder à un certificat d'honorabilité. Ce n'est pas encore le cas aujourd'hui. J'espère qu'à la fin de cette loi, ce sera le cas."
⚠️ Les dangers de l'IA pour les enfants 🗣️@sarahelhairy : "Il y a un danger plus sourd : l'IA conversationnelle. Elle fait tout pour qu'on lui raconte le fond de notre âme. C'est une nouvelle forme de prédation" #GrandMatin 📻https://t.co/LIMgdJRBVG https://t.co/GcG76QYOoo
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Jacques Cardoze : Vous lancez une alerte sur les dangers de l'IA pour les enfants et les adolescents. Pourquoi ?
Sarah El Haïry : " Aujourd'hui les enfants vivent dans la prédation, dans beaucoup de violence et il ne faut pas le sous-estimer. Il y a une « économie d'attention », ces conséquences des réseaux sociaux sur nos enfants. Le monde entier fait des procédures judiciaires pour interdire des sites, poser des majorités numériques. Mais il y a un danger encore plus sourd et qui va plus vite : l'IA conversationnelle. Quand nos enfants s'attachent à leurs agents, à chat GPT qui devient leur ami, leur confident, voire leur amoureux… Est-ce qu'on s'en rend compte à quel point ce risque est grand ?
Ces IA, c'est sur un smartphone, parfois dans un jeu vidéo et d'autres fois dans un jouet pour les tout-petits : elle te parle comme si elle était ton amie, elle ne te contredit jamais. Elle fait tout pour que tu lui racontes le fond de ton âme, tes peurs, tes rêves, tes doutes. C’est une nouvelle forme de prédation. Je plaide pour le « safe child by design » : Si quelque chose n'a pas été conçu en protégeant les besoins fondamentaux de nos enfants, alors on ne les expose pas à ces objets-là."
🔴Comment lutter contre la "True Crime Community" ? 🗣️@sarahelhairy : "Certains réseaux sociaux et jeux vidéos permettent des violences sur nos enfants ! Ils ne doivent pas pouvoir jouer à GTA !" #GrandMatin 📻https://t.co/LIMgdJRBVG https://t.co/odC8diSzE8
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Benjamin Glaise : On parle depuis quelques jours de la TCC, « True Crime Community ». Ce sont des internautes sur les réseaux sociaux, qui partagent des contenus à la gloire des tueurs. Le phénomène prend de l'ampleur sur les réseaux sociaux depuis le Covid. Comment on lutte concrètement contre cette mouvance ?
Sarah El Haïry : " En luttant contre les réseaux sociaux, leur contenu et en engageant la responsabilité pénale des hébergeurs et des plateformes. Quand vous élevez votre enfant correctement, vous l'éduquez, vous posez des règles. Mais dans sa chambre, pendant des semaines et des semaines il peut voir des vidéos et s'enfermer dans une autre bulle. Vous ne le voyez même pas et d'un coup, il prend un fusil, un vrai, le met dans un sac de guitare et va tirer sur un enseignant, sur un proviseur. Ce que je dis : c'est la responsabilité des plateformes. On ne va pas se mentir. Un certain nombre de réseaux sociaux sont et permettent des violences sur nos enfants."