Manuel Valls : pour la France, il faut rebâtir "une coalition plus large qu'en 2017"

Manuel Valls, ancien Premier ministre, conseiller municipal de Barcelone, auteur de "Pas une goutte de sang français" (Grasset), était l’invité du “petit déjeuner politique” de Patrick Roger le 1er avril 2021 sur Sud Radio, à retrouver du lundi au vendredi à 7h40.

Manuel Valls interviewé par Patrick Roger sur Sud Radio le 1er avril 2021 à 7h40.

Emmanuel Macron a annoncé, le 31 mars 2021, le troisième confinement généralisé de la population française, même si le chef de l’État préfère parler d’une généralisation des mesures de freinage. "Le président de la République est sur une ligne de crête", estime Manuel Valls car "ne rien faire aurait été irresponsable" et "confiner comme il y a un an aurait été insupportable". "Disons-le aussi honnêtement : tant que la population n’est pas vaccinée, tant qu’on ne produit pas plus de vaccins et tant qu’on n’administre pas plus de vaccins", analyse l’ancien Premier ministre, "la ‘stratégie’ est forcément une forme de pilotage à vue". Toutefois, le chef de l’État a donné, le 31 mars 2021, "plus de perspectives en termes de calendrier", notamment sur les ouvertures de certains secteurs, et sur la campagne vaccinale. "Ce ‘stop and go’, comme on dit, est lié tout simplement à ce que ce virus, sa progression, étonne."

"Il y a un doute sur ce qui a été fait au niveau européen"

Pour certains, l’organisation très lourde de l’État est également en cause. Mais Manuel Valls tient à souligner que "jusqu’au début de cette année, aucun pays n’a bien fait les choses". "En Europe et aux États-Unis, en général, les choses ont été très compliquées." Pour lui, il y a eu un coup dur pour l’orgueil de la France : "nous n’avons pas notre vaccin, alors que la France est capable de produire des vaccins". Il juge néanmoins que la France "le produira plus tard". "Il y a quelque chose, au moins en termes d’autonomie stratégique, pas seulement pour la France mais pour l’Europe, qui nous oblige à repenser" la question de l’industrie et de la recherche. Et "il y a un doute sur ce qui a été fait au niveau européen".
S’il estime qu’il y a "eu des ratés", il demande d’attendre la fin de l’été ou l’automne, soit lorsque la situation se sera stabilisée, pour "avoir un jugement définitif".
Pour ce qui est de l’origine de ces ratés, "ce n’est pas toujours la lourdeur administrative" qui est en cause, pour le conseiller municipal de Barcelone.

Des mesures "peu adaptées aux territoires et à la réalité"

Il s’étonne notamment de ces "mesures nationales" qui sont, selon lui, "peu adaptées aux territoires et à la réalité". Mais il concède que "le virus progresse de manière inquiétante dans les territoires ruraux" ce qui justifie des mesures nationales en cette période "de Pâques et de vacances qui arrivaient". "Ce qui me frappe, c’est ce pilotage à vue, et il va falloir sans doute apprendre à vivre encore avec ce virus, avec ces variants, durant deux-trois ans." Manuel Valls juge donc que la prochaine campagne de vaccination, qui devrait se tenir à l’hiver 2021 pour les plus fragiles, comme c’est le cas chaque année pour la grippe, "il ne faudra pas se louper".

 

"On peut comprendre qu’à un moment ou l’autre, le chef de l’État tranche"

Les décisions, prises par l’exécutif, sont critiquées par l’absence de débat au Parlement. "Reconnaissons que quand on écoute, par exemple, les médecins, les scientifiques, [...] ce n’est pas facile de se faire une idée, et on peut comprendre qu’à un moment ou l’autre, le chef de l’État tranche." Manuel Valls estime que l’un des problèmes vient de la communication de l’exécutif et des décideurs politiques qui est "extrêmement angoissante, et en plus préparée par du off, des phrases..." Pour lui, "ça met en tension la population", ce qui n’arrive pas dans d’autres pays comme en Espagne où la communication est "moins stressante, moins angoissante". S’il précise ne donner "aucune leçon", il prévient : "attention : cette parole politique a été très utilisée, pour ne pas dire usée".

Alors qu’Angela Merkel a fait, en mars 2021, un mea culpa en bonne et due forme et que d’autres dirigeants du monde entier se sont pliés au même exercice, Emmanuel Macron ne semble pas enclin à le faire. "Ce sera sans doute à la fin de cette période qu’il faudra faire un bilan", estime Manuel Valls. Pour lui, "oui, il y a eu des erreurs". "Ce n’est pas facile, j’imagine, de faire des mea culpa dans ce moment-là", analyse l’ancien Premier ministre en estimant que l’allocution présidentielle étant "solennelle", elle ne s’y prête pas.

 

"Je pense que sur un certain nombre de sujets, je suis un des rares qui fasse autorité sur ces sujets-là"

Manuel Valls a publié aux éditions Grasset son nouveau livre, Pas une goutte de sang français, qu’il a commencé à écrire "au moment du confinement" et qui lui a permis de comprendre "plus que jamais combien j’étais Français". Lors des attentats de l’automne 2021 en France, il a ressenti la nécessité d’être "utile au débat public". Pour autant, "il ne s’agit pas d’être candidat" pour la Présidentielle 2022, précise l’ancien Premier ministre, mais d’apporter "quelque chose à ce pays" par le biais de ce livre qui relate ses expériences.

Manuel Valls déclare avoir "fait des erreurs" en 2017 et 2018, mais également avoir eu raison "quand je disais qu’on ne défendait pas assez les valeurs de la République" ou encore sur la "montée de l’antisémitisme". "J’ai eu raison sur la crise de la gauche."
"Je pense que sur un certain nombre de sujets, je suis un des rares qui fasse autorité sur ces sujets-là", souligne l’ancien Premier ministre qui veut "s’engager et, modestement, peser sur la campagne électorale". Pour lui, pour la Présidentielle 2022, la gauche va devoir "rebâtir une coalition, et pas seulement une coalition politique, ce qui a été raté en 2017, mais une coalition plus large".

 

"On sait maintenant comment on organise des élections et on peut parfaitement le faire"

Manuel Valls juge qu'en 2015 "il y avait sans doute l'occasion de faire quelque chose" mais que "ça n'a pas été possible". Notamment, les Régionales cette année-là n'ont pas été "si mauvaises" pour la Parti socialiste. Et, à ce sujet, alors que les Régionales 2021 sont sur la sellette à cause de la crise sanitaire, il estime qu'il faut les maintenir. "Je suis très étonné", déclare-t-il, que la France soit "un des rares pays qui déplace ses élections".

"On sait maintenant comment on organise des élections et on peut parfaitement le faire", juge l'ancien Premier ministre. Notamment car il est possible d'ouvrir plus de bureaux de votes ou de les déplacer pour que le risque sanitaire soit réduit.

Pour accélérer la vaccination, alors que certains vaccins, notamment le russe et le chinois ne sont pas encore autorisés en Europe, Manuel Valls estime qu'il faut "acheter tous les vaccins". Mais "le problème, c'est produire", analyse-t-il

 

"Le voile pour les sorties scolaires ne devrait pas être autorisé"

La loi sur les principes républicains revient une nouvelle fois sur le voile, sujet dont traite Manuel Valls dans son livre le faisant remonter à l'affaire Badinter en 1989. "Il y a eu un vrai changement dans ce quinquennat, imposé malheureusement par les faits, c'est-à-dire la montée en puissance de l'islamisme politique", estime l'ancien Premier ministre. La loi sur les principes républicains, "dans ses principes, c'est-à-dire dans l'exposé des motifs, n'a pas la même force, la même puissance que le discours des Mureaux", discours qu'il juge être un épisode majeur du changement de vision sur l'islamisme radical.

"Sur un certain nombre de sujets, il faut sans doute aller plus loin", estime Manuel Valls. "Je n'ai jamais compris comment à gauche certains, c'est d'ailleurs ce qui a expliqué ces dérives et ces gauches inconciliables, pouvaient défendre le port du voile." Pour lui, le voile c'est "écarter" la femme "de la société". De fait, il s'aligne sur l'idée que "le voile pour les sorties scolaires ne devrait pas être autorisé." L'amendement porté par Aurore Bergé "était juste". "Je regrette qu'il n'a pas été adopté".