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Valérie Benaïm : "On qualifie 3,6% des disparitions d'enfants d'inquiétantes"

DÉCRYPTAGE SUD RADIO - Chaque année en France, des dizaines de milliers de mineurs sont signalés disparus. Si ces chiffres peuvent sembler alarmants, la grande majorité des cas correspondent en réalité à des fugues ou à des situations familiales complexes plutôt qu’à des enlèvements criminels.

Valérie Benaïm
Valérie Benaïm

À l’occasion de l’anniversaire du dispositif "Alerte enlèvement", créé en 2006, les autorités réfléchissent à faire évoluer ce système d’alerte destiné aux kidnappings les plus graves. Un outil rare mais considéré comme crucial pour retrouver rapidement les enfants en danger.

Disparitions d'enfants : les fugues, très largement majoritaires

Chaque année, plusieurs dizaines de milliers d’enfants sont signalés disparus en France. Selon les données les plus récentes, 38.477 disparitions de mineurs ont été enregistrées en 2024, soit en moyenne plus de 105 enfants signalés disparus chaque jour auprès des forces de l’ordre. Si ce chiffre peut sembler spectaculaire, il recouvre en réalité des situations très différentes. Les statistiques incluent notamment les fugues répétées d’un même adolescent : un jeune qui disparaît plusieurs fois dans l’année peut générer plusieurs signalements distincts. Malgré une baisse récente du nombre total de signalements, le phénomène reste important et mobilise régulièrement policiers, gendarmes et associations spécialisées.

Contrairement à l’image souvent véhiculée dans les faits divers, les enlèvements criminels par des inconnus représentent une part infime des disparitions d’enfants. "Je suis allée voir à la fois la Brigade des mineurs de Paris, mais aussi l'Office central de répression des violences faites aux personnes. Mais aussi Interpol, puisque sur les réseaux, il faut aller voir Interpol. Tous me disent : 'Non, c'est un fantasme'. Il y aura certes une affaire tous les 30 ans ou 40 ans, alors que le risque majeur pour votre enfant, c'est malheureusement qu'il croise la route d'un pédocriminel, qu'il soit réfléchi ou qu'il soit pulsionnel. Malheureusement, dans la majorité des cas, c'est ça", raconte au micro de Sud Radio Valérie Bénaïm, animatrice de radio et télévision, journaliste et romancière.

Dans environ 95% des cas, il s’agit de fugues, souvent liées à des difficultés familiales, scolaires ou sociales. Ces fugues concernent majoritairement des adolescents. Elles peuvent durer quelques heures, quelques jours ou parfois plusieurs mois. Dans de nombreux cas, les jeunes reviennent d’eux-mêmes ou sont retrouvés rapidement par les autorités. Les raisons sont variées : conflits familiaux, sentiment de mal-être, pression scolaire ou influence de l’entourage. "Une fois qu'on a dit ça, la fugue n'exclut pas le danger. Parce qu'on pourrait être un petit peu rasséréné en se disant 'bon, c'est une fugue'. Même si la plupart reviennent dans un délai de trois mois. Mais malgré tout, ça pose aussi une question : pourquoi ce volume d'enfants qui fuguent ? Il faudrait évidemment s'interroger là-dessus", poursuit Valérie Bénaïm à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.

Les enlèvements parentaux sont en augmentation, tandis que les disparitions inquiétantes restent une zone grise

Après les fugues, les enlèvements parentaux constituent la seconde cause de disparition d’enfants. "Les enlèvements parentaux, et ils sont en augmentation. En 2024 ça a stagné, mais entre 2022 et 2023, il y avait +21%. On est à 660 enlèvements par an", fait savoir Valérie Bénaïm au micro de Sud Radio. Ces situations surviennent généralement dans le cadre de séparations conflictuelles ou de litiges sur la garde d’un enfant. Dans ces cas, un parent emmène l’enfant sans l’accord de l’autre titulaire de l’autorité parentale ou refuse de le restituer après un droit de visite. Les enlèvements parentaux représentent une part significative des dossiers traités par les dispositifs d’aide aux familles.

Enfin, une petite proportion des disparitions est classée comme disparition inquiétante. Il peut s’agir d’enfants perdus, d’accidents, ou de situations où les circonstances de la disparition laissent craindre un danger immédiat. "On qualifie 3,6% des disparitions d'enfants d'inquiétantes. Encore une fois, comme il peut y avoir des accidents, on va estimer que des disparitions inquiétantes dont la piste criminelle semble être l'hypothèse principale, c'est 1%", poursuit Valérie Bénaïm à l'antenne de Sud Radio.

"Aujourd'hui, la doxa quand on va dans un service de police ou de gendarmerie, c'est : 'on prend votre plainte'. De toute façon, l'enfant sera mis au Fichier des personnes recherchées (FPR). Mais il y a une zone grise. Pour un enfant entre 6 et 12 ans, évidemment, immédiatement tous les services de police vont se mobiliser. Mais il y a une zone grise, on va dire, entre 13 et 17 ans, où il y aura sans doute un biais, qui celui de votre OPJ, de votre gendarme, qui lui-même peut vivre des situations particulières à la maison, qui a peut-être un adolescent turbulent, qui va, qui vient, qui ne dit pas où il va, qui découche, qui revient. Et c'est peut-être là, le trou dans la raquette. On prend la plainte certes, et puis on va alerter le procureur, qui lui-même décidera ou pas d'alerter le juge d'instruction, et de mettre le juge d'instruction sur l'affaire. Mais, encore une fois, cet OPJ, ce gendarme, aura peut-être du mal à qualifier l'aspect inquiétant de la disparition quand il appellera le procureur. Et donc, ce premier maillon-là peut être un trou dans la raquette", explique Valérie Bénaïm.

Un dispositif d’urgence pour les cas les plus graves

Face aux enlèvements criminels, la France s’est dotée en 2006 d’un système d’alerte spécifique : "Alerte enlèvement". Inspiré du modèle américain « Amber Alert », ce dispositif permet de diffuser immédiatement des informations sur un enfant enlevé lorsque sa vie ou son intégrité est considérée comme menacée. Les messages peuvent être relayés sur les médias, les panneaux autoroutiers, les radios ou encore les téléphones mobiles. L’objectif est de mobiliser rapidement l’ensemble de la population afin d’augmenter les chances de retrouver l’enfant dans les premières heures, souvent cruciales.

Le dispositif reste cependant utilisé avec parcimonie. Pour être déclenchée, l’alerte doit répondre à plusieurs critères stricts, notamment l’existence d’un enlèvement avéré et la disponibilité d’informations permettant d’identifier l’enfant ou le suspect.

Près de vingt ans après sa création, le dispositif fait aujourd’hui l’objet de réflexions pour être modernisé. L’une des pistes évoquées consiste à mieux adapter l’alerte aux nouveaux usages numériques, notamment via les réseaux sociaux et les notifications sur smartphones. L’objectif serait d’élargir la diffusion de l’information tout en conservant la fiabilité du système. Car si les enlèvements criminels restent extrêmement rares, chaque minute compte lorsqu’ils se produisent. Dans ces situations exceptionnelles, la mobilisation rapide de la population peut faire la différence entre une disparition prolongée et un enfant retrouvé sain et sauf.

Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.

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