Jean-François Achilli : Sébastien Lecornu annonce un effort budgétaire de 54 milliards d’euros. Est-ce crédible ? Peut-on réellement trouver cette somme sans augmenter les impôts ?
Olivier Babeau : Ce n’est évidemment pas le budget de refondation dont on pourrait rêver, mais les conditions politiques ne sont pas remplies pour qu’on puisse faire un budget de ce type-là.
Est-ce que le budget est crédible ? Les mesures le sont relativement. La discussion va être âpre, il va probablement sortir un petit peu en charpie de cette discussion. Est-ce que c’est possible sans hausse d’impôts ? La réponse est évidemment non, car, en réalité, si on regarde bien, il y a beaucoup de choses qui sont des hausses d’impôts déguisées.
Par exemple, quand vous mettez sur les complémentaires une partie des remboursements, en réalité, c’est quelque chose qui sera retransmis assez naturellement aux ménages. C’est un tour de passe-passe, malheureusement, qui ne trompe personne. Et quand on érode un peu des niches, ça revient à une forme d’augmentation des impôts.
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Les retraités vont donc payer une partie de la facture. Est-ce économiquement justifié de leur demander cet effort ?
Je sais avoir la dent dure contre l’exécutif, et je le fais très souvent. Et je dois dire là que la copie n’est pas si mauvaise, encore une fois, compte tenu des situations qu’on connaît. Pourquoi ? Parce qu’elle fait flèche de tout bois. Il y en a pour tout le monde. Et s’il y a bien des acteurs qui doivent, à un moment donné, aussi payer, ce sont naturellement les retraités.
Un quart de la dépense publique, ce sont les retraites. La moitié de l’augmentation de la dette au cours des dix dernières années, c’est le déficit des retraites. Donc, évidemment, il faut faire quelque chose. D’ailleurs, Sébastien Lecornu a annoncé que le minimum vieillesse, les plus modestes, allaient être protégés. On parle plutôt d’une mesure qui sera à préciser pour les retraites un peu plus élevées, avec pas de baisse nominale, mais une petite érosion due à l’inflation, probablement.
« Le point d’indice gelé produit une forme de paupérisation générale »
Le point d’indice des fonctionnaires devrait être gelé, tout comme certaines prestations. Est-ce une vraie économie ?
Pendant très longtemps, pendant dix ans quasiment, il avait été gelé, ce point d’indice. L’avantage, c’est que, du point de vue des fonctionnaires, ce n’est pas toujours visible, parce qu’il y a ce qu’on appelle l’effet GVT, glissement vieillesse technicité, qui fait que, dans votre carrière en tant que fonctionnaire, vous êtes un petit peu augmenté.
Mais, en fait, ça produit une forme de paupérisation générale, à un niveau donné, de certains fonctionnaires. Ce n’est pas certain que ça fasse aller les gens dans la rue, parce que ce n’est pas visible tout de suite. C’est finalement une mesure qui n’est pas mal, parce qu’elle produit pas mal d’économies et elle est un petit peu indolore.
François Bayrou avait parlé de 44 milliards d’euros d’économies. Désormais, on parle de 54 milliards. Faire un tel effort alors que l’économie tourne au ralenti, est-ce préjudiciable ?
Le problème, c’est que plus on attend, plus on essaie de prendre les bonnes décisions tard, plus les bonnes décisions sont dures à prendre, plus elles sont difficiles. On dépense chaque année 150 milliards de plus. Donc, en dix ans, on a à peu près augmenté la dette de 1 500 milliards.
L’idée de faire cet effort est importante. Un point de PIB, c’est environ 30 milliards. Donc là, il nous en faut à peu près 1,5 pour arriver à être un petit peu crédibles. On n’y sera même pas d’ailleurs à 5 % avec les dépenses de la Défense. Disons qu’au moins, on aura montré aux autres qu’on en est capables. Et ça, c’est déjà suffisamment important.
« Nous connaissons un déclin objectif »
La France traverse-t-elle seulement une mauvaise passe ou est-elle en train de décrocher durablement ?
Nous connaissons un déclin objectif, un déclin qu’on peut tout à fait arriver à mesurer. Dans les années 70, on était à égalité en production de richesse avec la Suisse par tête. On était à égalité dans les années 80 avec les États-Unis.
Aujourd’hui, on est extrêmement loin derrière, malheureusement. Il y a un décrochage qui est objectif. Il y a même ce qu’on pourrait appeler une sorte de « tiermondisation », et beaucoup de gens le disent. Je ne suis pas le seul à l’expliquer.
On a une structure qui est de plus en plus beaucoup trop spécialisée. La désindustrialisation, l’espèce de déglingue des services publics. Même François Bayrou l’avait dit dans un rapport du Commissariat au Plan. Par exemple, on exporte des pommes de terre, on importe des chips. C’est typiquement une structure d’échange de pays du tiers-monde.
Et si on effaçait une partie de la dette, notamment celle détenue par la Banque de France et la BCE ?
Je crois que le discours rassuriste est de plus en plus difficile à tenir au moment où les obligations du Trésor à dix ans sont à 4,5 %. La soutenabilité de la dette est liée à quoi ? C’est assez simple. À partir du moment où vous allez emprunter plus que la croissance nominale, y compris l’inflation, vous allez enclencher un mouvement boule de neige.
Aujourd’hui, on emprunte à 4,5 %. La croissance, c’est 0,4 %, plus 2,4 % d’inflation. Ça veut dire que, déjà, on est dans ce moment de déséquilibre. La proposition est sympathique pour la partie possédée par la Banque centrale. On peut en discuter, même si, là encore, beaucoup de gens, y compris le gouverneur de la Banque de France, ont expliqué que c’était une mauvaise idée.
Mais surtout, ça revient, dans l’esprit de ceux qui le proposent, à ce qu’on appelle monétiser la dette, c’est-à-dire, en fait, à faire marcher la planche à billets. C’est non seulement une très mauvaise idée parce que c’est inflationniste, mais aussi parce que c’est un signal vis-à-vis de ceux qui nous prêtent.
Je rappelle que 60 % de notre dette est possédée par des gens à l’extérieur de la France. C’est un signal vis-à-vis de ceux qui nous prêtent qu’on n’a aucune intention de faire des efforts pour se remettre à l’équilibre.
On commence vraiment aujourd’hui à être le mouton noir. Il faut quand même savoir que Deutsche Bank et Goldman Sachs ont, il y a quelques jours, annoncé qu’ils allaient commencer à proposer une forme de spéculation contre la dette. Ils sont en train de « shorter » la dette française, c’est-à-dire une spéculation à la baisse.
« 2027, c’est un carrefour des crises »
Votre prochain livre avec Laurent Alexandre s’intitule IA, la présidentielle de la dernière chance. Pourquoi « dernière chance » ? Qu’est-ce qui pourrait se jouer en 2027 ?
Ce qui est en train de se passer en 2027, c’est la conjonction de toutes les crises : démographiques, climatiques, géopolitiques et technologiques. C’est un carrefour des crises, une sorte de polycrise. On connaît les trois premières que je viens de citer, les géopolitiques, démographiques évidemment, et climatiques. Mais celle que tout le monde n’a pas encore mesurée, c’est la crise technologique, c’est-à-dire le passage extrêmement rapide à un monde hyper-technologique.
Cela va probablement modifier en profondeur les structures de notre économie, mais aussi la société. Et, par voie de conséquence, ça doit modifier aussi les institutions, la fiscalité, le contrat social, en quelque sorte.
Tout cela va profondément être changé dans les cinq ans, au pire dans les dix ans qui viennent. Le prochain président, quand il va s’asseoir à la table, va devoir gérer cette espèce de maelstrom permanent de changements dont on n’a jamais connu une telle intensité. On n’a jamais connu l’équivalent par le passé.
L’intelligence artificielle rend-elle déjà une partie des programmes politiques dépassés ?
Une bonne partie des programmes donnent l’impression de pouvoir avoir été proposés dans les années 90 et de ne pas partir de l’idée que le monde est nouveau. Et effectivement, il est nouveau et un peu effrayant. Il est vertigineux parce qu’on n’est pas tout à fait sûr qu’il n’y ait pas un chômage de masse demain, un chômage technologique, ou alors des nécessités de se reformer extrêmement vite.
Il y a aussi des enjeux de souveraineté, de capacité d’indépendance pour le pays, qui se posent tout d’un coup avec une dureté et une violence dont on a déjà eu l’exemple. Il va falloir une très grande légitimité dans la nouvelle équipe qui viendra et une vraie majorité, sinon ça sera ingouvernable, évidemment.
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