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André Bercoff : « Staline, c'était le grand Staline ! »

INTERVIEW SUD RADIO - D'homme de gauche dans les années 1950-60 à anarchiste libéral aujourd'hui, André Bercoff ouvre son album souvenir et revient sur les étapes clés qui l'ont construit du Liban à Cuba. Egal à lui-même, avec recul et sans langue de bois.

André Bercoff
André Bercoff

Avant d'être l'anarcho-libéral qu'il est devenu aujourd'hui, André Bercoff fut un communiste convaincu, le cœur bien vissé à gauche. De Staline à Castro, en passant par son Liban natal, les massacres perpétrés dans l'ex-URSS, Cuba, notre journaliste vedette ouvre son album aux souvenirs au micro de Sud Radio. Morceaux choisis.

Staline, l'URSS et ses rêves d'utopie

« A10 ans, mon père était bolchevique et on allait applaudir Staline. Je lisais les journaux communistes français, Jacques Duclos et compagnie, etc. La gauche actuelle n'avait rien à voir avec cette gauche, et évidemment pas le bolchevisme (...) Je me rappelle, j'avais 10 ans, ma conscience politique était dans les limbes. Mais je me rappelle qu'en 1953, au cinéma à Beyrouth. À l'époque, il y avait les actualités avant le film, et on annonce, Staline est mort. Et je me rappelle qu'on a été les seuls, mon père et moi, à se lever et à applaudir. Staline, c'était le grand Staline, célébré absolument par tout le monde (…) Il y avait ce mythe, et moi j'ai grandi dans cette espèce de bolchevisme. Mais personne ne savait ce qui se passait en URSS. On ne savait pas que les rêves d'utopie que nous nourrissions et que des millions de gens et des dizaines de millions de gens nourrissaient à travers le monde, s'étaient transformés en cauchemars dans un certain nombre de pays, dont l'URSS. Mais aussi en Chine, avec la révolution culturelle, au Cambodge, avec un tiers de la population assassinée, massacrée, etc. »

La culture de gauche dans le monde arabe

« La culture de gauche était très répandue dans le monde arabe, à Beyrouth, chez les francophones et chez les anglophones. Avec l'arabe, le français était à Beyrouth la langue la plus parlée. La bourgeoisie libanaise, dans sa splendeur, dans son écrasante majorité, parlait français, qu'elle soit chrétienne ou musulmane. On lisait L'Observateur, on lisait L'Express et on lisait surtout Sartre. Sartre, je le rappelle, à l'époque, avait écrit ''Les communistes et la paix'' où il disait que tout anticommuniste était un chien ! Le Parti communiste, c'était le Parti communiste ! Dans les années 1950-60, c'était ça ! Et ensuite, ça a basculé. Mais la gauche arabe à l'époque, c'était le Parti communiste, en Syrie, au Liban, et ailleurs »

Nasser, figure nationaliste et progressiste

« Gamal Abdel Nasser (président de l'Egypte de 1956 à 70) disait : ''je ne veux pas du voile, j'en ai rien à faire du voile !'' Il n'était pas islamiste. Les politiques arabes, eux, étaient nationalistes. C'était le nationalisme arabe. Il fallait faire un seul monde arabe, et d'ailleurs, il y a eu les tentatives d'union entre l'Égypte et la Syrie, qui ont très très vite déchanté. Mais voilà, la gauche arabe, de l'époque, était une gauche beaucoup plus nationaliste et progressiste qu'islamiste. L'islamisme est venu beaucoup plus tard. »

"La gauche d'aujourd'hui ne fait pas grand-chose pour aider le peuple"

« Mon père était certes bolchevique, mais il vivait comme un petit bourgeois. C'était un petit fonctionnaire, il a travaillé dans une banque à Beyrouth après l'indépendance. Il était profondément de gauche. On ne manquait de rien, mais on vivait vraiment modestement. On était viscéralement à gauche. On était pour le peuple, il fallait combattre pour le peuple : c'étaient les grands rêves d'égalité, les Victor Hugo, les Jaurès, les Blums, le Blum du Front Populaire. Et pas ce Front Populaire qui trois ans après, donnait les pleins pouvoirs à Pétain, en 1940. Il y avait donc cette tentation de gauche que je ne renie pas du tout, parce que cette tentation de la vraie gauche, elle n'est plus du tout la caricature totalement grotesque que nous avons aujourd'hui en France. Les gens du camp du bien s'estiment de la gauche alors qu'ils vivent différemment et qu'ils ne font pas grand-chose pour aider le peuple.... »

Castro jusqu'au bout de la nuit

«  Je vivais à l'heure de Paris et j'avais envie d'être journaliste à Paris. Je quitte donc le Liban et débarque en 1967. Je suis engagé par l'hebdomadaire Jeune Afrique qui très vite, en 1967, m'envoie à Cuba. On découvre le communisme tropical avec par exemple, les éboueurs avec un cigare grand comme ça ! Et puis, on découvre la mer, le soleil, la musique, la salsa et tout ça. Et on se dit, tiens, ça, c'est une révolution mais pas comme en Europe centrale. Comme tous les journalistes, je demande une interview avec Fidel Castro. Je laisse à mon service de communication le numéro de mon hôtel. J'y reste trois semaines et deux jours avant mon départ, à 3h du matin, le téléphone sonne. On me dit que le comandante arrive dans une demi-heure. J'ai raccroché en disant : ''Arrêtez vos conneries, votre farce !'' On me rappelle, je descends quand même et effectivement, un quart d'heure après, Castro est venu ! Et on a discuté de 4 à 8h du matin ! De Cuba, des Russes, des Américains, d'alphabétisation, de Che Guevara. »

« La liberté pronée par Sartre, c'est vital pour moi ! »

« J'avais à l'époque des maîtres à penser qui n'étaient pas encore des centimètres à penser, ou des millimètres à penser ! Sartre, effectivement, mais pourquoi Sartre ? J'avais 18 ans, j'ai lu Sartre, je me rappelle toujours. Dans une interview, on lui demandait : ''Vous avez écrit énormément de bouquins sur la liberté, mais c'est quoi la liberté pour vous ?'' Et il avait cette phrase que je trouve toujours formidable, il disait : ''la liberté, c'est ce que vous faites de ce qu'on a fait de vous''. Et ça, c'est formidable. On le dit à tout le monde : vous n'avez pas choisi vos parents, vous n'avez pas choisi votre enfance, vous n'avez pas choisi de naître, vous n'avez pas choisi votre programme d'éducation, mais après, c'est à vous de le gérer. C'est à vous de vivre avec. Eh bien, ça c'est votre liberté, c'est la liberté de chacun d'entre nous. Et ça, c'est une phrase de Sartre que j'ai retenue et qui me paraît toujours presque vitale, parce que la liberté pour moi, c'est vital ! »

L'influence de Prévert

« J'ai commencé à lire Sartre à 14 ans. Mais aussi Prévert, cette espèce d'anarchisme formidable, cet athéisme combattant qui disait : ''Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y !''. Mais il disait aussi, au moment de la Résistance : ''Celui qui crée est au ciel, et celui qui n'y croyait pas l'arrose et le restera''. Ça veut dire que quelle que soit votre conviction, à un moment donné, comme aujourd'hui, quand le pays est en danger, il faut savoir finir. »

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