Dans le cadre du « Printemps de la Planète » organisé ce mercredi 15 avril par Sud Radio, une table ronde animée par Jean-Luc Moreau et Laurence Peraud a réuni les acteurs majeurs de la mobilité pour dessiner les contours de nos déplacements futurs. Alors que la mobilité terrestre représente 18 % des émissions de gaz à effet de serre, l'enjeu est de concilier impératif écologique et liberté de mouvement.
Le panel était composé de :
- François Marion, Directeur Communication et Développement Durable chez Valeo.
- Eric Poincelet, fondateur de Pollutrack, spécialiste de la mesure de la pollution en temps réel.
- Véronique Henry, Directrice RSE chez Mobilians (représentant les métiers de l’après-vente et des services).
- Céline Gauthier, Associate Partner Transport chez Wavestone, experte en enjeux ferroviaires et aériens.
- Jérôme Faton, Directeur de l’expérience client et de l’énergie chez Renault Group.
Souveraineté, environnement, pouvoir d'achat : un triple défi
Le diagnostic initial, posé par Eric Poincelet, déplace le curseur du CO2 vers la santé publique. Il distingue les Gaz à Effet de Serre (GES) des Polluants à Effet Sanitaire (PES) : « Le CO2 n'a jamais tué personne... c'est une catastrophe pour la planète mais ça n'est pas une catastrophe pour l'individu. Nous, on s'est focalisé sur les PES... ce sont des polluants qui tuent ici et maintenant ». Ses mesures révèlent une hétérogénéité spatiale extrême, avec des « rues canyons » où les enfants ont « pratiquement 100 % de chance » d'être asthmatiques.
Parallèlement, l'enjeu de la souveraineté énergétique est central. Pour Jérôme Faton, l'électrification répond à un triple défi : « l'enjeu de souveraineté [moindre dépendance au pétrole], l'enjeu environnemental... et l'enjeu du pouvoir d'achat », notant qu'un trajet coûte 3 € en électrique contre 11 à 12 € en diesel. Enfin, François Marion rappelle que « la mobilité c'est la vie », soulignant que malgré les discours, le taux de possession automobile reste stable à environ 80 % hors de Paris.

Diversité technologique et optimisation
Face à ces enjeux, les intervenants s'accordent sur le fait qu'il n'existe pas de solution unique, mais un bouquet de réponses :
- L'électrification massive et l'hybridation : Valeo préconise que d'ici 2035, les véhicules soient exclusivement électriques ou hybrides rechargeables avec un « minimum de 200 km d'autonomie électrique » pour couvrir les trajets quotidiens.
- L'éco-entretien pour le parc existant : Véronique Henry insiste sur l'urgence de traiter les 40 millions de véhicules thermiques actuels, dont la moyenne d'âge dépasse 13 ans. L'éco-entretien (filtres, huiles, pneus) est une « solution efficace et directement mobilisable » pour réduire les émissions via la baisse de consommation.
- Le report modal et la digitalisation du rail : Pour Céline Gauthier, le ferroviaire doit augmenter sa capacité (de 20 à 30 %) sans construire de nouvelles lignes grâce au système européen ERTMS de management du trafic.
- La décarbonation de l'aérien : Le secteur mise sur les SAF (Sustainable Aviation Fuels), bien que leur disponibilité et leur coût restent des freins majeurs.
Véhicules légers et moteurs sans terres rares
Le débat a mis en lumière des avancées concrètes :
- Moteurs sans terres rares : Renault et Valeo ont développé un moteur électrique évitant ces matériaux critiques sans compromis sur la taille ou le prix.
- Le "Remanufacturing" (Rénovation industrielle) : Valeo double sa production de pièces rénovées, incluant désormais les batteries de vélos (partenariat Smovengo) et bientôt les batteries automobiles.
- Infrastructure et V2G : La France est devenue numéro 2 européen pour les bornes de recharge. L'innovation porte désormais sur le Vehicle-to-Grid (V2G), où la borne peut « récupérer de l'électricité à l'intérieur de la batterie de la voiture lorsque le réseau électrique en a besoin », rémunérant ainsi l'utilisateur.
- Aérodynamisme et poids : Renault travaille sur des véhicules plus légers (segment B comme la R5 ou la future Twingo) et optimise l'aéro : un simple appendice sur le feu arrière de la nouvelle Twingo permet de gagner « 4 km d'autonomie en plus ».

ZFE, hydrogène et batteries : des sujets qui divisent
Deux sujets ont particulièrement cristallisé les divergences :
- L'hydrogène : Eric Poincelet se montre très sceptique : « L'hydrogène a son futur devant elle et elle l'aura toujours devant elle ». Jérôme Faton confirme que Renault a délaissé cette solution pour le véhicule particulier, alors que Céline Gauthier la juge encore pertinente pour certaines lignes ferroviaires ou l'aviation à long terme.
- L'efficacité des ZFE : Interrogé sur l'utilité des Zones à Faibles Émissions, Eric Poincelet répond par un « Joker » avant d'affirmer que « ça n'a servi à rien » sous sa forme actuelle. Il préconise plutôt des « zones à zéro émission » dans les quartiers de haute densité basées sur la pollution réelle plutôt que sur l'âge du véhicule.
- La provenance des batteries : Si Jérôme Faton reconnaît que « la Chine a de l'avance », il souligne que Renault « n'a pas peur de dire qu'on va chercher à copier la Chine » via un centre d'ingénierie local. François Marion, lui, insiste sur l'importance du « Industrial Accelerator Act » pour instaurer une préférence européenne et préserver les 13 millions d'emplois du secteur en Europe.

Vers une mobilité multimodale
En conclusion, les experts s'opposent fermement à l'idée de réduire la mobilité pour sauver la planète. La réponse réside dans la multimodalité et la simplification de l'expérience utilisateur.
Les pistes de réflexion transversales :
- Stabilité réglementaire : L'industrie a besoin d'un « cap clair » et de stabilité pour amortir des cycles de développement longs.
- Neutralité technologique : Il est crucial de laisser les industriels apporter les meilleures solutions plutôt que d'imposer une technologie unique.
- Approche segmentée : Il faut séparer la problématique urbaine (sanitaire) du reste du monde et se concentrer sur les « hautes saisons » de pollution.
Comme le résume François Marion : « Nos ingénieurs formidables peuvent inventer les solutions pour concilier à la fois la mobilité et le besoin de réduire l'impact... sur notre terre tout simplement ».