Comment passe-t-on de la Formule 1 à l’élevage bovin en Isère ?
Je suis fils d’agriculteur, donc je suis revenu sur les terres de mes parents. J'ai repris leur ferme. J’élève des vaches pour la viande, en agriculture biologique et en polyculture élevage. Je produis le fourrage et les céréales pour nourrir mes bêtes en autonomie. Et je fais aussi un peu de farine. Ce n’est pas un changement totalement sorti de nulle part. Je savais où je mettais les pieds. J’ai toujours eu deux centres d’intérêt : la mécanique, l’automobile et l’agriculture. Jusqu’au bac, j’ai gardé les deux options ouvertes avec un bac scientifique. Puis je me suis dit que si je voulais faire les deux choses qui me plaisaient, il valait mieux commencer par l’automobile, parce que je pourrais toujours revenir à l’agriculture plus tard. L’inverse aurait été plus compliqué. Donc j’ai commencé une carrière d’ingénieur en gardant toujours dans un coin de ma tête l’idée de revenir à la ferme.
"J'ai toujours gardé dans un coin de ma tête l’idée de revenir à la ferme"
Vous avez travaillé chez Renault puis avec McLaren. Quel était exactement votre rôle en Formule 1 ?
En réalité, j’ai toujours travaillé chez Renault qui fournissait des moteurs à différentes écuries clientes. J’ai été responsable moteur chez Lotus en 2014. Ensuite, après un passage de retour à l’usine, j’ai travaillé chez Toro Rosso en 2017 puis chez McLaren en 2018 et 2019.
Vous exerciez un métier dont beaucoup rêvent. Pourquoi avoir décidé de tout plaquer il y a six ans ?
Ce n’est pas une décision prise du jour au lendemain. C’était quelque chose que j’avais en tête depuis longtemps. Et puis il y a eu plusieurs facteurs. D’abord, ce n’est pas un désamour du métier. La Formule 1 m’a toujours passionné et techniquement, c’était très intéressant. Mais avec le recul, je ne regrette pas mon choix parce que la discipline a beaucoup changé, notamment côté moteur. Aujourd’hui, on est quasiment à 50 % thermique et 50 % électrique, avec énormément de réglementations et très peu de liberté de développement. Pour un ingénieur, ce n’est plus la même chose.
"En Formule 1, je ne voyais plus forcément l’intérêt général de ce que je faisais. Là, je vois directement le fruit de mon travail"
Vous avez aussi évoqué un choix de vie familiale…
Oui, clairement. Élever des enfants à Paris, je n’ai jamais réussi à me projeter là-dedans. J’ai grandi à la campagne, dans des petites écoles rurales, et je ne me voyais pas avoir des enfants qui grandissent en région parisienne. Et puis en Formule 1, on passe quasiment la moitié du temps en déplacement autour du monde. Quand on est seul, c’est une vie formidable. Mais moi, ma vision de la famille, c’est passer du temps ensemble et partager l’éducation des enfants. Avec ce métier, toute cette charge reposait sur ma femme, qui est médecin et qui n’avait déjà pas beaucoup de temps.
👨🌾"Je faisais un métier égoïste" : cet ancien ingénieur en Formule 1 a tout quitté pour élever des vaches en Isère #GrandMatin
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Avez-vous le sentiment d'avoir retrouvé davantage de sens dans vie professionnelle aujourd’hui ?
Oui. La Formule 1 restait passionnante techniquement, mais je ne voyais plus forcément l’intérêt général de ce que je faisais. Aujourd’hui, je travaille pour moi. Je vois directement le fruit de mon travail. Je commercialise tout en circuit court et je nourris des gens autour de moi. Ça donne beaucoup plus de sens à ce que je fais.
Votre quotidien doit être radicalement différent aujourd'hui ?
Complètement ! Et surtout, c’est très varié. En ce moment, par exemple, je suis en train de faire les foins pour préparer l’hiver prochain. Il faut aussi s’occuper des vaches qui sont dehors, les déplacer, les surveiller, leur apporter de l’eau. Ensuite il y a les moissons, les semis… Et l’hiver, on passe beaucoup de temps avec les bêtes : leur donner le foin, pailler les bâtiments…
"Depuis le rachat par les Américains, on est de plus en plus dans le spectacle"
Financièrement, cela droit être un énorme changement de vie aussi ?
« Oui, ça c’est certain. J’ai divisé mon salaire par au moins deux et demi. Mais on ne vit plus à Paris non plus. Ce ne sont pas les mêmes contraintes. Ici, on a acheté une maison que je trouve magnifique pour le prix d’un petit appartement parisien. Donc il faut aussi remettre les choses dans leur contexte.
Vous semblez aussi avoir pris du recul sur la Formule 1 actuelle…
Oui. Quand on prend du recul, on se demande quand même ce qu’apporte concrètement à la société le fait de déplacer plus de 1 000 personnes et énormément de matériel autour du monde pour faire tourner 22 voitures en rond. La F1 a apporté des innovations technologiques, bien sûr. Mais depuis le rachat par les Américains, on est de plus en plus dans le spectacle. J’ai l’impression qu’on dénature un peu ce sport.
Un retour dans le monde de la Formule 1 pourrait-il être un jour envisageable ?
Non, honnêtement. Je suis très bien où je suis aujourd’hui. Et puis maintenant, ce n’est plus simplement un métier, c’est une vie. J’ai investi ici, je me suis lancé dans quelque chose que je dois faire vivre et développer. Je n’ai aucun regret.