Victime d’inceste durant son enfance, Steffy Alexandrian a vu sa famille être brisée par les violences sexuelles et, selon elle, par les défaillances des institutions censées protéger les enfants. Juriste doctorante, fondatrice de l’association Carl et auteure de l’essai Les violences qui tuent l’enfance, elle transforme aujourd’hui son histoire en combat public. Elle a tenu à témoigner sur Sud Radio au micro de Jean-François Achilli dans La Vérité en Face.
« Depuis mes plus jeunes souvenirs, mon père abusait de moi »
Son histoire commence dans le huis clos familial. « Depuis mes plus jeunes souvenirs, mon père abusait de moi », raconte-t-elle. À 11 ans, elle trouve la force de demander de l’aide à sa mère. Une démarche qui ne débouche sur aucune protection immédiate. Ce n’est qu’à l’âge de 13 ans que des procédures judiciaires sont engagées.
« Quand je pense à mon père, je pense à la mort. »
« Quand je pense à mon père, je pense à la mort. » Cette phrase, Steffy Alexandrian ne l’a jamais oubliée. C’est son petit frère Carl qui la répétait lorsqu’on lui parlait de renouer des liens avec leur père. Un père déjà condamné pour violences sexuelles. Un père dont elle-même avait été victime durant toute son enfance.
Son père est condamné mais la décision laisse chez elle un sentiment d’injustice. « Il a été condamné à seulement trois ans dont une année ferme. Il a bénéficié de ce qu’on appelle la correctionnalisation, donc il n’a été condamné que pour des agressions et non les viols que je dénonçais. » Pour la jeune fille qu’elle était alors, le choc ne s’arrête pas là.
Le scandale du maintien du lien
À sa sortie de prison, son père conserve des droits sur ses enfants. Les visites se poursuivent. « On incarcère un homme pour des faits de criminalité, mais on envoie ses fils aller le voir. Il est là le scandale », dénonce-t-elle.
Quelques années plus tard, son plus jeune frère, Carl, dénonce à son tour des violences sexuelles d’une gravité comparable. Lorsque leur mère se suicide en 2019, Steffy Alexandrian sollicite sa garde. Elle n’a alors que 22 ans et élève déjà sa propre fille, née lorsqu’elle avait 17 ans.
Mais malgré les alertes répétées de l’enfant, la justice continue, selon elle, de privilégier le maintien des liens familiaux. « J’ai fait face à une justice qui prônait le maintien du lien et qui parlait de rétablir la relation père-fils. »
Pendant deux ans, elle se bat devant les tribunaux. Deux années durant lesquelles Carl répète sa peur. « Si vous me forcez à le voir, je me suicide. » Deux ans plus tard, l’adolescent met fin à ses jours.
🗣️@steffyalxnd (@AssociationCarl), victime d'inceste : "Mon frère a aussi été victime d'abus de la part de notre père. Et on a fait face à une justice qui prônait le maintien du lien père-fils. Au bout de deux ans, il s'est suicidé"
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Trois morts en deux ans
L’émotion envahit encore sa voix lorsqu’elle évoque les conséquences de ce drame familial. « J’ai perdu ma mère et mes deux frères en l’espace de deux ans. » Pour elle, ces décès ne peuvent être dissociés des violences subies et de l’absence de protection institutionnelle.
« Vous avez un premier maillon qui faillit, puis un deuxième, et on arrive à plus d’une décennie d’absence de protection. » Une accusation qu’elle assume publiquement depuis plusieurs années. « Ce qui est très difficile pour moi, c’est que le premier magistrat à ne pas avoir protégé mes frères est aujourd’hui le magistrat le plus médiatisé sur ces questions. »
🗣️@steffyalxnd (@AssociationCarl), victime d'inceste : "Le premier magistrat à ne pas avoir protégé mes frères est aujourd'hui le magistrat le plus médiatisé sur ces questions. Je vous laisse imaginer ce que je ressens"
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« La parole de l’enfant vaut moins que celle de l’adulte »
Au fil de ses prises de parole, Steffy Alexandrian découvre l’ampleur du phénomène. « Je ne me pensais pas unique, mais j’espérais qu’on ne soit pas autant. » Depuis cinq ans, les témoignages affluent à l’association Carl. Et le constat reste le même : trop de victimes, trop peu protégées. « Chaque jour, je m’étonne un peu plus du nombre de victimes et surtout du nombre de ratés. »
Selon elle, le problème est autant culturel qu’institutionnel. « Un adulte n’a pas à démontrer que sa parole est vraie ou fausse, alors que pour un enfant, sa parole ne vaut le plus souvent pas grand-chose. » Elle pointe également les nombreux classements sans suite dans les affaires de violences sexuelles sur mineurs. « On se rend compte très vite que la parole de l’enfant vaut moins que la parole de l’autre, qui est celle de l’adulte. »
🗣️@steffyalxnd (@AssociationCarl), victime d'inceste : "Chaque jour, je m'étonne du nombre de victimes et du nombre de ratés. Il y a un manque de moyens, mais aussi un manque de volonté d'affronter ce fléau"
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Faire de la protection de l’enfance une priorité
Dans son livre, la juriste avance plusieurs pistes de réforme. Elle défend notamment la suspension immédiate de l’autorité parentale lorsqu’un enfant révèle des faits graves. « On ne peut pas amener des enfants qui libèrent leur parole à retourner chez ce fameux père. »
Sans remettre en cause la présomption d’innocence, elle estime que la protection de l’enfant doit primer tant que les faits sont examinés. Car derrière chaque dossier se jouent parfois des vies. « Le propre de ces violences, c’est qu’elles tuent. Il ne faut vraiment pas minimiser les conséquences qu’elles ont sur l’enfant. »
Aujourd’hui, son quotidien est entièrement consacré à l’accompagnement des victimes. « Je passe ma journée à compenser les défaillances étatiques, confie-t-elle. Pour beaucoup de victimes, on ne parle pas forcément pour nous. On parle aussi pour éviter à d’autres ce que nous avons vécu. » Pour Steffy Alexandrian, c’est désormais le combat d’une vie. Celui de faire entendre enfin la voix des enfants.