Des galeries bétonnées du Hamas sous l'enclave palestinienne de Gaza aux réseaux de roche du Hezbollah dans les collines du Sud-Liban. Ces derniers jours, l’armée israélienne affronte une réalité stratégique identique digne d’un miroir : celle d'une une guerre de siège inversée, où l'ennemi ne se barricade plus derrière des murs, mais sous les pieds des populations civiles. En invoquant la hantise d'une réitération des massacres du 7 octobre 2023, l’État hébreu déploie depuis la semaine passée dans cette guerre contre l'Iran et plus largement au Moyen-Orient, une doctrine offensive visant à neutraliser ces infrastructures, au prix sûrement d'un basculement irrémédiable des paysages urbains du sud-Liban en champs de ruines.
Un réseau souterrain estimé à 500 kilomètres
La guerre moderne se donne à voir par le prisme des capteurs de haute précision, des flux de drones et des frappes chirurgicales spectaculaires. Pourtant, au Proche-Orient, elle s’enfonce dans l’obscurité des tréfonds. À Gaza comme au Liban, Tsahal se heurte à un adversaire qui a transformé le sous-sol en une forteresse multidimensionnelle. Depuis l'offensive déclenchée en réponse à l'attaque du Hamas, l'état-major israélien décrit le réseau de tunnels palestinien qu’elle surnomme le "métro de Gaza" comme un organe vital. Ce réseau, estimé par les analystes militaires du West Point Modern War Institute et les services de renseignement israéliens à plus de 500 kilomètres, assure le commandement, le stockage des arsenaux et la circulation des combattants. Sans oublier, la redoutable prison qu’il représentait pour les hôtages.
Des preuves jugées insuffisantes par plusieurs organisations internationales
La controverse se cristallise autour de l'usage des infrastructures protégées. Le 15 novembre 2023, l'entrée des troupes israéliennes dans l'hôpital Al-Shifa situé à Gaza visait à prouver l'existence d'un centre névralgique du Hamas. Si Washington a corroboré, via ses propres services de renseignement, l'utilisation de complexes hospitaliers à des fins militaires (source : National Security Council, novembre 2023), les preuves visuelles initialement fournies ont été jugées insuffisantes par plusieurs organisations internationales pour établir l'existence d'un "Pentagone palestinien du Hamas souterrain" sous l'établissement.

Du tunnel tactique au tunnel stratégique
Au nord, le relief escarpé du Sud-Liban offre un miroir plus complexe encore. Le Hezbollah a industrialisé la construction de tunnels, passant de simples galeries d'infiltration - comme celles neutralisées lors de l'opération « Bouclier du Nord » en 2018 - à de véritables bases militaires enfouies.
L'armée israélienne affirme aujourd'hui que ces structures ne sont pas seulement défensives. Des documents saisis et diffusés, relayés par l'agence Reuters fin 2024, révèlent des plans d'invasion de la Galilée. Ces cartes et manuels tactiques suggèrent une volonté du mouvement chiite de projeter des unités d’élite, les forces "Radwan", sur le sol israélien. Pour Israël, le scénario n'est plus une hypothèse d'école mais une menace existentielle dont le 7 octobre a été l' « exemple ».
Le civil, bouclier malgré lui
Le cœur du dilemme éthique et militaire réside dans l'imbrication absolue entre le militaire et le civil. Israël accuse ses adversaires de "parasiter" l'urbanisme pour maximiser le coût politique de chaque frappe. Le Hamas et le Hezbollah rétorquent que la densité démographique - particulièrement à Gaza, l'une des zones les plus peuplées au monde - rend toute distinction spatiale impossible.
À Gaza, l'ordre d'évacuation du nord vers le sud en octobre 2023 a concerné plus d'un million de personnes. Au Liban, les avertissements répétés de l'armée israélienne ont vidé des dizaines de villages frontaliers. Pour les organisations de défense des droits humains, comme Amnesty International, ces transferts de population posent la question du « crime de guerre », tandis qu'Israël les présente comme une nécessité impérieuse pour séparer les combattants des non-combattants avant la destruction des tunnels.
La doctrine du « Jamais plus »
Depuis le choc du 7 octobre (1 200 morts, plus de 240 otages), la grammaire sécuritaire d'Israël a muté. La menace n'est plus perçue comme balistique (roquettes), mais comme tellurique (infiltration). « Nous ne pouvons plus accepter de vivre à quelques mètres de bouches de tunnels prêtes à vomir des tueurs. La frontière doit devenir une zone stérile de toute infrastructure terroriste », a déclaré Yoav Gallant, alors ministre de la Défense (discours à la frontière nord, réitéré lors de divers points presse en 2024/2025).
Cependant, aucune preuve publique n'a jusqu'à présent démontré qu'une attaque d'envergure du Hezbollah était programmée le jour même du déclenchement des hostilités. L'action israélienne relève donc de la "guerre préventive" visant à démanteler une capacité opérationnelle plutôt qu'à stopper une offensive en cours.
De la Première Guerre mondiale à la guerre du Vietnam
En définitive, la stratégie souterraine du Hamas et du Hezbollah pose un défi que la technologie ne résout qu'en détruisant. Les bombes antibunker (bunker busters) et l'injection de liquides dans les galeries finissent par déstabiliser les fondations des villes en surface.
L’histoire militaire, des sapes de la Première Guerre mondiale aux tunnels de Cú Chi au Vietnam, montre que le sous-sol est l'arme tactique du faible contre le fort. Mais dans le huis clos de Gaza ou du Sud-Liban, cette tactique transforme la cité en un champ de bataille vertical où la victoire militaire semble indissociable d'un désastre humanitaire et architectural.