Ce mercredi 15 avril, la table ronde dédiée à l'investissement vert et responsable organisée par Sud Radio dans le cadre du Printemps de la Planète et animée par Thomas Binet, s’est ouverte sur une interrogation fondamentale pour tout investisseur contemporain : « l’avenir de la planète doit-elle ou peut-elle se conjuguer justement avec le problème économique ? ».
Autour de la table, cinq experts de choix ont apporté leurs éclairages : Jean-Michel Blanquer (Président de Terra Academia et ancien ministre de l'Education nationale), Vincent Kraus (Co-fondateur de FEVE), Paul Rodrigues (Co-fondateur d'Hectarea), Philippe Miginiac (Directeur des Partenariats chez FIDUCIAL Gérance) et Marion Chapel-Massot (Dirigeante de DeCarion). L’enjeu n'est plus seulement de savoir si l'on peut investir vert, mais si l'on peut le faire « sans sacrifier la performance » de ses placements.

Sortir du diptyque classique risque-rendement
Le premier défi identifié est conceptuel. Pour Vincent Kraus, investir vert signifie « sortir du diptyque risque-rendement » pour y ajouter une troisième dimension : « l'impact qui soit social, environnemental ». Cette mutation de l'épargne vers l'utilité impose de considérer le secteur agricole et forestier comme des piliers de la biodiversité.
Cependant, un décalage subsiste parfois entre la promesse et la réalité. Marion Chapel-Massot souligne que l’investissement vert n'est pas une classe d'actifs en soi, mais une « grille de lecture ». Elle prévient que si l'investissement vert est « tangible » et parle aux clients, il ne doit pas représenter toute la stratégie patrimoniale, car « l'impact sans rendement déçoit et le rendement sans impact ne convainc plus ». Le risque de greenwashing est également omniprésent. Pour le contrer, Philippe Miginiac prône une inscription dans la durée, se définissant comme des « stylistes » plutôt que des opportunistes, en s’appuyant sur des preuves de gestion concrètes sur le long terme.

Diversification et intégration de l'impact
La solution réside avant tout dans la diversification. L'investissement vert doit être « une des cases » d'un schéma patrimonial complet. Paul Rodrigues suggère d'adopter les codes de la finance classique — liquidité, rentabilité, risque — et d'y adjoindre le « critère impact » comme quatrième filtre, sans pour autant « dénaturer l’allocation de son patrimoine ».
Une autre réponse structurelle vient de la formation. Jean-Michel Blanquer soutient que la transformation écologique nécessite des « institutions agiles » comme Terra Academia pour former aux métiers de demain. Il estime qu'il y a « 450 000 emplois à créer d’ici à 2030 sur les thèmes de la transformation écologique ». L'idée est de connecter la théorie à la pratique locale, comme la formation de couvreurs pour la rénovation thermique ou de chauffagistes spécialisés en économies d'énergie.
Le foncier et la forêt comme actifs tangibles
Plusieurs modèles concrets ont été mis en avant :
- FEVE (Fermes En ViE) : Utilise l'épargne citoyenne pour financer l'installation d'agriculteurs en agroécologie, en sortant le foncier de « l'équation financière » pour le porteur de projet.
- Hectarea : Permet aux particuliers de financer des terres agricoles pour soutenir la « souveraineté alimentaire » tout en percevant des revenus issus de loyers agricoles, sur un modèle proche de l'immobilier classique.
- FIDUCIAL Gérance : Propose des investissements en groupements forestiers (GFI) ou SCPI, misant sur un « track record » de 40 ans pour valoriser le patrimoine sur le long terme.

La carotte fiscale en question
Le débat s'est intensifié sur la question de la carotte fiscale. Si Philippe Miginiac admet que sans avantages fiscaux, il serait « compliqué d'aller faire de la distribution » sur la forêt, il insiste sur le fait que cela ne doit pas être le seul moteur. Marion Chapel-Massot est plus critique : « proposer des produits à impact comme des produits de défiscalisation, je pense que c’est une erreur ». Elle souligne que la déception est forte si, après dix ans, l'investisseur sort avec une moins-value malgré l'avantage fiscal initial.
La question de la rentabilité a également été bousculée par une intervention du public (Cédric Rigenbac), demandant si l'intérêt général pouvait être réellement rentable sans un prix au carbone. Paul Rodrigues a nuancé cette approche, estimant que le marché du carbone est « créé par l'homme » et ne résout pas tout, préférant une valorisation globale des actifs naturels. Pour lui, la terre agricole offre une « vraie rentabilité » décorrélée des marchés, autour de 4 à 5 %.
Quand Blanquer mise sur la « joie » et la revitalisation
Pour les dix prochaines années, les experts s'accordent sur une généralisation de ces pratiques. Vincent Kraus estime que nous n'aurons « pas le choix » et que les investisseurs prendront conscience du risque accru à ne pas flécher leur argent vers le vert. Paul Rodrigues appelle de ses vœux un « levier légal » pour changer les choses en profondeur.
Jean-Michel Blanquer conclut sur la nécessité d'insuffler de la « joie » et un esprit constructif dans cette transformation, loin du catastrophisme. La réussite passera par la revitalisation des territoires et la revalorisation des métiers techniques, qu'il compare à de « grandes écoles d’ingénieur et de commerce » au niveau du lycée professionnel. En somme, l'investissement vert doit passer d'une niche fiscale à un pilier de l'économie réelle, alliant profitabilité individuelle et bénéfice collectif.