Dans le cadre du « Printemps de la planète » organisé ce mercredi 15 avril par Sud Radio, Christophe Debien a réuni un panel d'experts et de décideurs pour explorer une question fondamentale : comment faire émerger une société décarbonée ? Loin des simples constats, cette table ronde s'est concentrée sur les solutions concrètes portées par des acteurs engagés au cœur des transformations industrielles et sociétales.
Un impératif de transformation
Le plateau réunissait un casting de choix avec des perspectives complémentaires : Brice Lalonde, ancien Ministre de l’Environnement ; Eric Pellerin, Directeur Général de Mitsubishi Electric Europe ; Adnan Barhoumi, Président de Hidrax (ou Hydrax) Energie ; Damien Lefur, Directeur HQSE de REKEEP (société de Facility Management) ; et Willy Mansion, Président de MONADIA et fondateur des Écolojustes.
L'objectif affiché était clair : explorer les pistes pour « réduire notre impact » et « préserver notre environnement » tout en assurant la pérennité des activités humaines.
Entre urgence climatique et réalisme économique
Le premier enjeu identifié est la nécessité absolue de sortir des énergies fossiles. Pour Brice Lalonde, cette révolution est incontournable mais complexe : « On a cru que ça se ferait en 5 minutes. Même moi, je voulais que ça se fasse en 3 minutes même et ben non, ça va prendre du temps, ça va prendre plusieurs dizaines d’années ».

D'autres défis majeurs ont été soulevés :
- La pérennité des politiques publiques : Eric Pellerin a déploré des « atermoiements » et un « manque de vision ou un manque de pérennité dans la vision que pouvaient avoir les différentes incitations politiques », citant notamment les hésitations sur MaPrimeRénov’ qui ont rendu les investisseurs et les particuliers frileux.
- La décarbonation de la mobilité : Damien Lefur a souligné que pour un prestataire de services, l'impact principal réside dans les « déplacements de nos collaborateurs, les trajets domicile-travail ».
- Le coût et la complexité administrative : Le passage aux technologies bas carbone, comme la pompe à chaleur, reste « onéreux » et freiné par une « lourdeur administrative » parfois dissuasive, pouvant prendre plusieurs années pour un particulier.
- Le marché de l'électricité : Brice Lalonde a vivement critiqué l'instabilité actuelle : « Ce n'est pas normal [...] d’avoir un jour une électricité qui ne vaut rien [...] et quand elle est évidemment beaucoup trop chère, on ne peut pas se la payer ».
Pour Brice Lalonde, « l'électrification est une révolution nécessaire »
La solution centrale pour décarboner la société française repose sur une électrification massive des usages. Brice Lalonde la qualifie de « révolution nécessaire », précisant qu'en France, « nous avons la chance [que la génération d'avant] nous a fait un cadeau [...] une électricité à 80 % décarbonée » grâce au nucléaire. L'électricité offre, selon lui, une « efficacité fantastique » avec des rendements bien supérieurs aux fossiles.

Pour l'avenir, les propositions incluent :
- La complémentarité énergétique : Il est crucial d'organiser la « complémentarité entre le nucléaire et les renouvelables » pour éviter les prix négatifs et la saturation du réseau lors des pics de production solaire ou éolienne.
- La décentralisation : Parallèlement au grand réseau européen, un mouvement de décentralisation émerge via « l’autoconsommation » collective au niveau des villages.
- La décarbonation des molécules : Pour les secteurs difficiles (acier, aviation), la solution passera par l'hydrogène produit par électrolyse et la capture du CO2 pour créer des « hydrocarbures de synthèse artificielle ».
- La sobriété choisie : Willy Mansion prône une transition par la « sobriété » plutôt que par la surconsommation, tandis que Brice Lalonde préfère le terme de « satiété » : « à chacun selon son besoin ».
Le concret au service du bas carbone
Plusieurs innovations technologiques et organisationnelles ont été mises en avant :
- L'hydrolienne de canalisation (Hidrax) : Adnan Barhoumi a présenté une « invention de rupture » permettant de produire de l'électricité décarbonée directement dans « tout type de canalisation », qu'il s'agisse d'eau potable ou d'eaux usées.
- Le pilotage digital (Mitsubishi Electric) : Eric Pellerin a révélé les résultats d'un baromètre mené sur 36 000 m² de bureaux : une « gestion intelligente » et un pilotage à distance des températures de consigne permettent de réduire la consommation d'énergie de « 30 % », sans perte de confort thermique. Il a précisé que leurs solutions sont « recyclables à 96 % ».
- L'organisation du travail (REKEEP) : Pour réduire l'empreinte carbone liée au transport, Damien Lefur propose de repenser les horaires : « Travailler en journée [...] pour que mes collaborateurs puissent se rendre sur leur lieu de travail » en transports en commun, plutôt que la nuit quand ils sont fermés.
- L'engagement citoyen (Monadia/Écolojustes) : Willy Mansion a créé un « score d'impact » pour guider les consommateurs vers des produits durables et a lancé un mouvement pour mettre en lumière les initiatives positives afin d'inverser la courbe de la résignation climatique qui touche 52 % des Français.

Un décalage entre l'incitation politique et réalité industrielle
La table ronde a révélé quelques points de contradictions, notamment sur la gouvernance européenne de l'énergie. Brice Lalonde a insisté sur la nécessité pour les politiques de « critiquer le marché européen de l’électricité » qui ne protège plus assez l'usager face à la volatilité des prix liée au gaz.
Un autre point de tension réside dans le décalage entre l'incitation politique et la réalité industrielle. Eric Pellerin a rappelé que « l’investissement se fait avec de la vision sur le long terme », et que les changements incessants de règles (comme sur les aides à la rénovation) perturbent les stratégies industrielles et le déploiement des pompes à chaleur, pourtant considérées comme la « star » des solutions de chauffage.
La nécessité d'une "éco-conscience" coresponsable
En conclusion, les intervenants s'accordent sur le fait que la transition est une « aventure passionnante » qui exige de la ténacité. « Il ne faut pas sortir de la ligne. On peut être plus souple, d'accord, mais des retours en arrière, jamais », a martelé Brice Lalonde.
Willy Mansion a conclu sur une note émotionnelle et philosophique, invoquant « le pouvoir de l’amour » pour nos descendants comme moteur de l'action :« Que ne ferions-nous pas pour notre descendance ? Et bien à la terre toute entière offrons cette bonté et à notre éco-conscience une infinie portée ».
Le message final est celui d'une coresponsabilité : industriels, inventeurs, politiques et citoyens doivent agir de concert pour que la technologie et l'usage se rejoignent dans un modèle durable.