"Attention, ça filme": des peines de six mois de prison avec sursis ont été requises, jeudi à Bobigny, contre deux policiers jugés pour avoir commis en 2021 des violences "graves" sur un jeune homme noir de Noisy-le-Grand, documentées par des vidéos.
Devant le tribunal correctionnel, la procureure a réclamé en outre "une interdiction d'exercer la fonction de policier pendant deux ans" contre Raphaël L., 32 ans.
La magistrate, Fanny Bussac, a évoqué "la perte de confiance" induite par sa "rédaction d'un procès-verbal mensonger, altéré", alors que ce gardien de la paix "n'ignorait pas ses propres coups ni les coups de pied illégitimes portés par son collègue", le soir du 17 septembre 2021.
Aujourd'hui âgé de 26 ans, Aboubacar S. a d'emblée raconté aux juges qu'il avait eu bien des démêlés, auparavant, avec le policier Raphaël L. Il a assuré que ce dernier l'avait "déjà attrapé", était venu dans sa cellule lors de sa première garde à vue pour "le filmer en l'insultant", avait promis de lui "gâcher la vie"...
Ce soir-là, selon son récit, les policiers viennent "montrer leur force" dans la cité parce qu'"un jeune a été relaxé" quelques jours auparavant.
Raphaël L. et Anthony C. l'emmènent à l'écart, le frappent à l'abri des regards, sous un porche.
"La pluie de coups" ne cesse que quand il entend un des policiers dire "attention, ça filme".
Emmené au commissariat, visé par une plainte pour violences et outrages, il est déféré en comparution immédiate, envoyé "direct" en détention provisoire, lui qui ne connaissait pas la prison.
Si quatre ans plus tard, les deux policiers sont finalement jugés, c'est parce que des images de vidéosurveillance de la Ville et une vidéo amateur lui ont permis de contester la version policière.
Le PV d'interpellation lui reprochait d'avoir été à l'origine de la scène de violences. Or, au regard des images, le service de déontologie de synthèse et d'évaluation de la police (SDSE) a conclu qu'"aucun danger pour les fonctionnaires de police n'était observé avant l'altercation" et que "les premières violences visibles à la vidéo provenaient des policiers".
Il a été répertorié de la part de Raphaël L. dix coups de matraque dans la partie médiane du corps et un coup de pied dans les jambes. Deux coups de poing et trois coups de pied portés à la tête, au sol, par Anthony C.
- "Le genou sur son crâne" -
A la barre, Anthony C., 29 ans, désormais "agent de sûreté", a d'emblée reconnu avoir porté des coups.
Mais Raphaël L. a déclaré devant les juges: "les violences que j'ai commises, pour moi, sont légitimes".
Les deux policiers ont relaté être intervenus pour chercher dans la cité l'auteur d'un refus d'obtempérer. Dans un secteur où ils avaient déjà essuyé des tirs de mortiers auparavant, ils disent avoir alors été confrontés à quelques individus "hostiles" les abreuvant d'insultes, dont Aboubacar S. qu'ils connaissaient et avaient finalement décidé d'interpeller comme "l'auteur des outrages".
Raphaël L. l'affirme: c'est parce qu'il était compliqué de procéder à son menottage qu'il lui a "porté de très légers coups de bâton télescopique dans les cotes, normalement un point qui fait réagir, comme quand on chatouille les enfants, pour obtenir ses mains".
Des justifications qui font réagir le président Youssef Badr. On voit sur la vidéo que "vous avez le genou sur son crâne et vous dites qu'il peut bouger? Vous pensez qu'il est à l'aise?", s'irrite le juge.
Pour la partie civile, Me Arié Alimi a plaidé que "l'intention de ces fonctionnaires n'était pas de l'interpeller mais de commettre un acte de vengeance", hors champ des caméras, "et il fallait qu'il puisse résister parce que cela appellerait d'autres coups"...
"Quand on est un homme noir, les violences policières sont justifiées par une violence initiale" parce que "les hommes noirs, dans notre imaginaire, sont la violence même", a-t-il argué.
Une plaidoirie que l'avocate de Raphaël L., Me Oriane Camus, a jugée "politique": "On essaie de faire passer M. Lopez pour un affreux fonctionnaire raciste", a-t-elle protesté, rappelant qu'il est resté policier, dans un bureau, et n'a connu "aucun incident" depuis.
Elle a plaidé la relaxe pour "une interpellation qui s'est mal passée".
Jugement attendu le 2 avril.
Par Laurence BOUTREUX / Bobigny (France) (AFP) / © 2026 AFP