Simples escrocs ou réseau criminel structuré agissant pour le compte de Moscou ? Sept Géorgiens sont jugés à Paris à partir de mardi pour les vols de manuscrits de plusieurs auteurs russes, dont le poète et romancier du XIXe siècle Alexandre Pouchkine, dans des bibliothèques prestigieuses à Paris et à Lyon.
Pendant quatre jours, les prévenus répondront devant le tribunal correctionnel d'association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit et pour certains de vol d'un bien culturel exposé. Ils encourent jusqu'à dix ans d'emprisonnement.
Deux d'entre eux sont visés par un mandat d'arrêt et seront donc absents au procès.
Deux autres ont déjà été condamnés et incarcérés à l'étranger, mais ont été remis à la France de façon temporaire pour qu'ils y soient jugés: Mikheïl Z., 50 ans, qui s'est vu infliger en Lituanie une peine de trois ans et quatre mois de prison pour le vol en bande organisée de publications du XIXe siècle; et Beqa T., 49 ans, condamné à trois ans et six mois d'emprisonnement en Estonie.
Car des faits similaires à ceux qui vont être jugés à Paris se sont produits dans une dizaine de pays européens, ce qui a poussé les juges d'instruction français à soupçonner que les mis en cause faisaient partie d'"un réseau criminel structuré", selon des éléments des investigations dont l'AFP a eu connaissance.
Face à ce phénomène, qui a aussi touché la Pologne, l'Allemagne, la Suisse ou encore la République tchèque, une équipe commune d'enquête a été mise en place, sous l'égide d'Europol et Eurojust, qui a permis l'arrestation de plusieurs protagonistes en avril 2024.
En France, les vols s'étaient déroulés courant 2023, à la bibliothèque Diderot de l'Ecole normale supérieure à Lyon, à la Bibliothèque nationale de France (BNF) et à la Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (BULAC) à Paris.
Selon les enquêteurs, deux équipes distinctes, mais avec lesquelles les protagonistes avaient des liens familiaux ou amicaux, agissaient.
- Fac-similés -
Ils se rendaient dans les bibliothèques pour consulter des ouvrages rares et précieux. Sur place, ils les photographiaient et prenaient leurs mesures, puis revenaient plus tard pour les substituer par des fac-similés quasi-indétectables, certains reproduisant les taches brunes signalant la marque du temps sur les originaux.
Ainsi, Mikheil Z. se présentait quarante fois entre mars et octobre 2023 à la BNF pour demander la consultation de manuscrits, essentiellement d'Alexandre Pouchkine, un auteur adulé en Russie, arguant de recherches sur la démocratie dans la littérature russe du XIXe siècle. En novembre, la bibliothèque se rendait compte que neuf ouvrages avaient été substitués par des fac-similés. Préjudice estimé: 650.000 euros.
Devant les enquêteurs, il a reconnu avoir volé les ouvrages, mais nié agir avec les autres prévenus, expliquant avoir été mû par l'appât du gain et avoir vendu les livres à un certain "Maxime" en Russie.
En juin 2024, une vente aux enchères était organisée par la maison Litfond et figurait sur son catalogue la seconde édition du "Prisonnier du Caucase" de Pouchkine, correspondant à un exemplaire subtilisé à la BNF. La maison d'enchères a assuré aux autorités françaises disposer des documents d'acquisition du livre de leur propriétaire en Russie en 2014/2015.
Mais pour les juges d'instruction, l'ombre de Moscou, dans le contexte de la guerre en Ukraine, pourrait planer sur ces vols: ceux-ci pourraient traduire une volonté de rapatrier le patrimoine culturel russe dans sa patrie.
En attendant, aucune des oeuvres dérobées n'a été retrouvée.
"Cette affaire peu commune porte atteinte à notre mémoire culturelle collective", a commenté auprès de l'AFP Me Alexandre de Konn, qui défend la BNF, partie civile dans ce dossier.
Cette dernière "reste fidèle à sa mission: continuer à ouvrir ce patrimoine au public tout en renforçant constamment sa protection", a-t-il ajouté, soulignant que l'institution pensait "en siècles". "Elle ne désespère pas de retrouver ces ouvrages."
Par Eleonore DERMY / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP