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De la coke cachée à la production de MDMA, les laboratoires clandestins gagnent l'Europe

"C'est de la chimie", de "la magie", s'enthousiasme un protagoniste cité dans l'affaire dite du "sucre de canne". En mars 2022, le navire MSC Palak décharge au Havre 22 tonnes de panela, de la mélasse, en provenance de Carthagène en Colombie, contaminées à la cocaïne.

Sameer Al-DOUMY - AFP/Archives

"C'est de la chimie", de "la magie", s'enthousiasme un protagoniste cité dans l'affaire dite du "sucre de canne". En mars 2022, le navire MSC Palak décharge au Havre 22 tonnes de panela, de la mélasse, en provenance de Carthagène en Colombie, contaminées à la cocaïne.

Des tissus blancs pour filtrer la drogue et des "chimistes" présumés aiguilleront les enquêteurs vers un projet de laboratoire clandestin en Espagne destiné à traiter la drogue dissimulée avant de l'écouler, un phénomène "inquiétant" et "plus sophistiqué", selon Europol.

Ce dossier transnational renvoyé aux assises en France illustre le rôle croissant joué par l'Europe, zone géante de transit de cargos, non seulement dans la transformation de cocaïne mais aussi dans la production de drogues de synthèse.

"Il y a une dizaine d'années, on ne voyait pas tellement de laboratoires sur le sol européen", note auprès de l'AFP Jean-Philippe Lecouffe, directeur exécutif adjoint des opérations d'Europol. Il y a "un vrai changement de paradigme".

En janvier, l'agence européenne de coopération policière débusque 24 laboratoires illégaux, 1.000 tonnes de précurseurs et des centaines de cuves et bidons empilés sur plusieurs mètres de haut. L'énorme coup de filet confirme la tendance.

- Rôtisserie -

Entre 2019 et 2023, les autorités européennes signalent le démantèlement de 4.375 laboratoires clandestins, selon l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Près d'un tiers produisaient de la méthamphétamine, 19% de l'amphétamine, 4% de la cocaïne.

Photo prise le 16 janvier 2026 dans un lieu non précisé en Pologne et publiée par la police polonaise le 21 janvier montrant un entrepôt de stockage de produits chimiques destinés à la fabrication de drogues de synthèse

Photo prise le 16 janvier 2026 dans un lieu non précisé en Pologne et publiée par la police polonaise le 21 janvier montrant un entrepôt de stockage de produits chimiques destinés à la fabrication de drogues de synthèse

Handout - Police polonaise/AFP/Archives

Les sites vont des "kitchen-labs", unités de production, transformation ou conditionnement de quelques mètres carrés, à des installations "hautement professionnelles", dotées de réacteurs industriels, comme en Belgique, Allemagne et aux Pays-Bas, relève l'ONUDC.

Parfois, ils sont près d'une gare ou en ville comme cette fabrique de méthamphétamine démantelée en 2024 dans l'arrière-boutique de la cuisine d'une rôtisserie madrilène. Un trou dissimulé derrière des chaises empilées permettait l'accès. La cuisson des mets camouflait les fortes odeurs dégagées par les réactions chimiques.

D'autres, plus spacieux, sont cachés dans des entrepôts sans fenêtre ou en rase campagne comme cette vieille bâtisse nichée entre bois et champs dans le hameau de Chigné (Maine-et-Loire), retrouvée en partie incendiée en 2025. Ces sites permettent plus de stockage et de capacités de distillation, cristallisation, filtration.

Si le matériel utilisé (réacteurs métalliques, ballons de verre) est souvent standard, "les opérations sont plus sophistiquées dans le sens où une partie de l'équipe s'occupe de la livraison des précurseurs au laboratoire, une autre de la synthèse, une autre encore de l'élimination des déchets, une autre du traitement et du conditionnement, etc.", explique Rita Jorge de l'Agence de l'Union européenne sur les drogues (EUDA). "Cette sophistication s'observe donc à tous les niveaux, depuis les produits chimiques eux-mêmes jusqu'à leur fabrication, en passant par leur élimination et leur dissimulation."

C'est le cas pour la cocaïne, dont le processus de fabrication consiste à extraire la molécule des feuilles de coca cultivée dans les Andes pour obtenir soit de la "cocaïne base", soit du sel de cocaïne (la même molécule mais combinée à un acide, aussi appelé chlorhydrate de cocaïne). C'est sous cette seconde forme qu'elle est massivement importée.

La nouveauté est que la cocaïne base et la pâte de coca sont aussi importées.

La cocaïne n'est plus seulement physiquement cachée, elle est aussi chimiquement dissimulée ou modifiée, mélangée à de la lessive liquide, imprégnée dans des tissus, dissoute dans des fruits, devenant indétectable pour les capteurs classiques (scanners, chiens, etc.), évitant de fait de corrompre du personnel portuaire.

Photo prise le 16 janvier 2026 dans un lieu non précisé en Pologne et publiée par la police polonaise le 21 janvier montrant un entrepôt de stockage de produits chimiques destinés à la fabrication de drogues de synthèse

Photo prise le 16 janvier 2026 dans un lieu non précisé en Pologne et publiée par la police polonaise le 21 janvier montrant un entrepôt de stockage de produits chimiques destinés à la fabrication de drogues de synthèse

Handout - POLISH POLICE/AFP/Archives

"La cocaïne base a un aspect et une odeur différente du chlorhydrate de cocaïne", résume Mme Jorge. Même moins raffinée, les groupes criminels peuvent la préférer aux pains de cocaïne. "La cocaïne pâte et la cocaïne base ont tendance à être moins chères que le produit fini", d'où un "risque moindre" de perte de chiffres d'affaires en cas de saisie.

- "Signature" -

Des groupes criminels ont acquis des productions complètes de bananes en Equateur, ainsi que des compagnies qui en Europe les achètent, afin de "dissimuler dans les cargaisons et dans les conteneurs de la drogue", prend en exemple le général Lecouffe.

Certaines entreprises sont aussi "infiltrées" par le crime organisé, en "particulier dans des pays qui sont un peu plus fragiles". On peut y trouver une usine textile où une partie de l'équipe va "travailler la nuit à inclure de la cocaïne dans les vêtements".

Cette dissimulation requiert une logistique de transformation, malgré tout profitable aux organisations criminelles au regard des bénéfices considérables tirés du produit fini vendu.

Ces manipulations nécessitent "un certain niveau de compétence", selon le général Lecouffe, et sont plutôt assumées par des Sud-Américains dépêchés exprès. Derrière ces "cuisiniers" colombiens, "il y a peut-être des réseaux mexicains. On a aussi, évidemment, des groupes criminels européens, des Balkans, italiens".

Ces "experts" peuvent "former des gens aussi sur le sol européen" qui vont appliquer des "recettes", comme autant de "signatures" des différents clans.

Photo prise le 16 janvier 2026 dans un lieu non précisé en Pologne et publiée le 21 janvier montrant des policiers polonais avec un homme arrêté (g), soupçonné d'être impliqué dans la production de drogue, lors de la perquisition d'un appartement

Photo prise le 16 janvier 2026 dans un lieu non précisé en Pologne et publiée le 21 janvier montrant des policiers polonais avec un homme arrêté (g), soupçonné d'être impliqué dans la production de drogue, lors de la perquisition d'un appartement

Handout - Police polonaise/AFP/Archives

Le Portugal compte un milier de membres de gangs brésiliens, l'Espagne la présence du puissant Tren de Agua vénézuélien, selon une source policière française.

Pour la transformation est notamment utilisé le permanganate de potassium, couramment employé dans l'industrie comme agent blanchissant, désinfectant ou antibactérien.

Ces produits chimiques dits précurseurs, qui regroupent une variété de molécules (solvants, acides, etc.) légales ou non, se retrouvent aussi dans la production de drogue de synthèse.

Selon l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives, les volumes moyens de saisie de précurseurs ont triplé en dix ans dans l'UE (178 tonnes en 2023, 62 tonnes par an en moyenne entre 2012 et 2022), leur essor s'expliquant par "leur rendement important, de petites quantités de précurseurs servant à produire des volumes importants de drogues".

Dans ce contexte, les défis de régulation posés par les précurseurs sont énormes. C'est un travail "extrêmement difficile" et "compliqué", résume le général, qui évoque une coopération avec des pays producteurs, en particulier la Chine et l'Inde.

Par Anne-Sophie LABADIE / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP

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