Jacques Cardoze : Votre mission est de faire en sorte que la France exporte davantage. Or, les importations progressent plus vite que nos exportations. Est-ce dû à la crise énergétique ?
Nicolas Forissier : « Les importations progressent plus vite temporairement parce qu'en réalité, ce que nous vendons à l'étranger progresse de quasiment 2 % si on enlève la facture énergétique. Ce qui a dégradé notre solde et rendu les choses plus compliquées ces derniers temps, c'est ce qui se passe dans le détroit d'Ormuz avec le renchérissement du prix des hydrocarbures.
Sur 6 milliards de dégradation, 5,2 milliards sont directement liés à l'augmentation du prix du gaz naturel et du pétrole. Structurellement, le commerce extérieur et plus globalement ce que la France vend à l'extérieur — les biens et les services — progressent bien, particulièrement les services comme le tourisme, la place financière de Paris ou les transports maritimes. Mais nous avons eu une dégradation au premier semestre à cause de la crise d'Ormuz. »
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"Les entreprises françaises réussissent à progresser"
Le coût de l'énergie freine-t-il directement les exportations françaises ?
« Le coût de l'énergie dégrade un travail qui par ailleurs était très positif et qui rétablissait structurellement notre balance peu à peu. Les entreprises françaises se battent sur les marchés extérieurs et réussissent à progresser.
Quand vous prenez les biens et les services — le parfum, le blé, les machines, le tourisme, les services financiers —, nous sommes globalement excédentaires. Nous avons beaucoup redressé ces deux dernières années, mais la crise dans le détroit d'Ormuz sur le plan géopolitique vient dégrader temporairement notre commerce. »
"Les entreprises exportatrices ont un problème de compétitivité"
Cette crise énergétique peut-elle affecter durablement notre balance commerciale ?
« C'est certain. Nous savons depuis le début que le prix de l'énergie est difficile à compenser puisque nous ne produisons pas de pétrole. Cela veut dire qu'il faut parallèlement se dégager de cette dépendance aux hydrocarbures, comme le Premier ministre l'a mis en œuvre. C'est important pour l'évolution écologique et durable du pays, mais c'est aussi capital sur le plan économique et financier. »
Que vous disent les entreprises exportatrices confrontées au surcoût de l'énergie et du transport ?
« Dans une compétition mondiale extrêmement difficile, les entreprises exportatrices ont un problème de compétitivité. Elles recherchent en permanence des gains sur leur coût de revient pour être compétitives face aux Espagnols, Allemands, Italiens, et surtout face aux Chinois.
La hausse du prix de l'énergie vient alourdir les choses et rend la situation plus difficile, tant pour les entreprises exportatrices que non exportatrices, comme le BTP, les agriculteurs ou les pêcheurs. C'est pour cela que le gouvernement a mis en place des aides très ciblées afin de préserver avant tout la croissance, nos entreprises et l'emploi. »
Énergie : "Par rapport aux pays européens, nous sommes à armes égales"
Comment rester compétitif face à nos voisins européens avec une énergie plus chère ?
« Elle n'est pas plus chère que dans les pays voisins. L'État et le gouvernement s'y sont engagés : il n'y aura aucune marge fiscale supplémentaire au profit de l'État issue de l'augmentation du prix du pétrole. Tout surplus est intégralement reversé pour aider les grands rouleurs, les infirmières, les aides à domicile et les entreprises. Par rapport aux pays européens, nous sommes à armes égales. »
🗣️@N_Forissier : "Quand on dépense de manière générale sans cibler, l'argent disparaît dans le sable. Il faut cibler les aides" #GrandMatin
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Pourquoi avoir choisi des aides ciblées plutôt qu'une baisse générale des taxes ?
« Certains pays font une baisse générale, mais cela coûte extrêmement cher et ce n'est pas productif. Nous en avons fait l'expérience il y a deux ou trois ans lors des précédentes crises : quand on dépense de façon générale sans cibler, une bonne partie de cet argent disparaît dans le sable.
Nous avons choisi de cibler sur les gros rouleurs, les personnes qui ont besoin de leur voiture pour travailler, en tenant compte des revenus familiaux et faisons en sorte que les infirmières, les aides à domicile, les travailleurs du BTP, les agriculteurs et les pêcheurs soient aidés parce qu'ils en ont vraiment besoin. »
C'est une aide massive. Nous avons doublé l'aide et augmenté les plafonds de déduction fiscale et sociale sur les aides au carburant que les entreprises peuvent verser à leurs salariés pour leurs déplacements domicile-travail. Cela représente au bas mot 500 millions d'euros dépensés. »
Total : "Il faut arrêter de taper sur nos champions, c'est scandaleux"
Trouvez-vous irresponsables les discours violents d'une partie de la gauche contre TotalEnergies ?
« C'est totalement irresponsable. Total emploie des centaines de milliers de personnes dans le monde et constitue l'un des fleurons de l'économie française. C'est une entreprise très vertueuse qui a plafonné le coût de ses carburants à 2 € ces dernières années de façon très civique. Elle joue le jeu, c'est une entreprise ultra-moderne qui décroche énormément de contrats dans le monde. Moi, je soutiens Total. Il faut arrêter de taper sur nos champions, c'est scandaleux. »
Que répondez-vous à La France insoumise qui exige de plafonner les prix en prélevant sur les profits de Total ?
« Si on va chercher dans la poche de Total, on va chercher dans la poche des Français, car Total emploie des centaines de milliers de personnes. Nous avons besoin de grandes entreprises. Total réinvestit et paie des impôts en France, contrairement à ce que j'entends parfois. Cette volonté de désigner une jalousie sociale permanente, portée par la France insoumise et une partie de la gauche, est totalement démagogique et contre-productive. Il faut arrêter de se tirer des balles dans le pied tous les jours. »
⛽️Une gauche anti-Total, est-ce irresponsable ?
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"Total doit respecter la loi et faire des gestes importants"
Vous dîtes "foutons la paix à Total" ?
« Je leur dis que Total doit respecter la loi et faire des gestes importants, ce qui a été réalisé en plafonnant les prix à la pompe. Je le vois bien quand je pars en famille l'été : les ministres ne sont pas coupés de la réalité et vivent comme tout le monde. Il faut respecter ça, et il faut faire en sorte que nous puissions porter avec fierté nos entreprises françaises.
Après, je ne sache pas que Total ait commis un quelconque excès, et au contraire, ils sont très importants pour l'économie française et je ne suis pas l'avocat de Total.
"Il faut arrêter de taper sur les entreprises"
Ça développe un climat anti-entreprise, d'après vous ?
Mais oui ! Qu'est-ce qui crée de la richesse ? Avant de distribuer la richesse, tous ces démagogues qui nous expliquent qu'il faut aller prendre de l'argent là, ici, là... Il faut d'abord la créer, la richesse. Et qui crée la richesse ? Ce sont les entreprises. Et les entreprises, après, elles sont dans un cadre réglementaire et fiscal qui, en France, en plus, est quand même très contraignant et qui met une pression très importante.
Donc, il faut arrêter de taper sur les entreprises. On a besoin des entreprises, quelle que soit leur taille, pour créer de la richesse, et après, quand on a créé cette richesse, on peut la distribuer. Moi, je ne fais pas l'inverse. C'est malheureusement ce que dit une certaine gauche, et ça, je le regrette. »
"Le commerce est devenu une arme dans un monde violent"
Votre tournée en Amérique latine visait-elle à ouvrir de nouveaux marchés face aux barrières américaines ?
« Le commerce est devenu une arme dans un monde violent marqué par des conflits géopolitiques au détroit d'Ormuz, en mer Rouge ou en Ukraine, mais aussi par l'usage des tarifs douaniers comme arme. Face à cela, la France doit s'emparer d'une stratégie de diversification et de sécurisation de son commerce en nouant des accords avec des pays partenaires. »
"On veut nouer des liens durables avec des pays qui pensent comme nous"
Quel bilan concret tirez-vous de vos déplacements pour les entreprises françaises ?
« Oui, bien sûr. L'idée, c'est d'aller diversifier. On le fait dans le cadre des accords de commerce qui sont signés par l'Union Européenne. On le fait en s'emparant de ces accords de commerce. Quand je vois les débats un peu incroyables, irrationnels, sur le Mercosur, sur les accords de commerce en général, je pense qu'il faut que tout le monde prenne conscience qu'ils sont extrêmement importants.
Mais ce que je veux dire, c'est qu'il faut bien voir que ces accords de commerce qui sont signés par l'Union Européenne, la France doit s'en emparer avant les autres. Et c'est ce que j'essaie de faire. Il y a eu un accord par exemple avec l'Australie au mois de mars dernier. Quinze jours après, j'étais en Australie pour dire aux Australiens que nous, la France, on y croit. Parce qu'on veut nouer des liens durables avec des pays qui pensent comme nous, trouver des troisièmes voies et ne plus être dépendants soit des Chinois, soit des Américains.
Et c'est pour ça que je suis allé en Amérique centrale. Je vais débloquer avec des entreprises que j'emmène, des contrats dans des pays avec lesquels nous essayons de construire des accords de long terme. Je vais prendre un exemple, par exemple, au Panama, on a décroché 90 millions de dollars pardon pas 90 milliards, 90 millions de dollars de contrats de maintenance pour l'entreprise Alstom.
🇵🇦 @N_Forissier : "Au Panama, on a décroché 90 millions de dollars de contrats de maintenance pour Alstom. Et derrière c'est de l'emploi en France" #GrandMatin
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"Mon boulot, c'est d'aller débloquer les contrats"
Ça fait partie de beaucoup d'autres contrats qu'Alstom décroche dans le monde. Mais il fallait débloquer ce contrat. Derrière, c'est de l'emploi en France. Parce que ça fait vivre Alstom et que vous avez beaucoup d'emplois en France. Autre exemple, en Équateur, l'entreprise Ragny, qui fait de l'éclairage public, qui est une entreprise de l'Est de la France, elle a décroché 77 millions de dollars de contrats.
Et je pourrais vous prolonger la liste. Mon boulot, c'est d'aller débloquer les contrats, d'emmener les entreprises sur place, de leur ouvrir des portes, de discuter avec les gouvernements des pays avec lesquels on essaie de construire dans le long terme pour leur dire, écoutez, la France c'est un pays stable, c'est un pays qui pense comme vous, faites confiance à nos entreprises. Et finalement, ça marche. C'est pour ça que notre commerce extérieur progresse. »
Ces accords commerciaux européens permettent-ils d'ouvrir d'autres marchés stratégiques comme les Philippines ?
« L'Union européenne négocie ces accords, comme avec les Philippines, l'Indonésie, l'Inde ou le Mexique. La France doit être en première ligne pour leur mise en œuvre car ils permettent de faire baisser drastiquement les droits de douane et de lever les barrières non tarifaires ou réglementaires. C'est cette démarche dynamique qui permet de diversifier les débouchés de nos entreprises. »
"Il faut qu'on soit capable de continuer à conquérir le monde"
Faut-il étendre la surtaxe européenne sur les véhicules électriques chinois aux modèles hybrides ?
« Il faut être très attentif. La taxe sur les véhicules électriques visait simplement à rétablir l'équité face à des produits chinois massivement subventionnés qui créaient une inéquité vis à vis des producteurs européens. Mais il faut avancer progressivement car nous vendons aussi aux Chinois. Tout est à l'étude et la position défendue par la France montre que ce n'est pas impossible. »
Comment convaincre Pékin d'accepter des règles commerciales plus équitables ?
« Nos partenaires chinois doivent comprendre qu'à force de vouloir détruire l'industrie européenne par des subventions publiques, ils finiront par détruire un marché capital pour eux. Je ne suis pas pour le repli sur soi ou la fermeture des frontières qui détruirait notre industrie. Il faut qu'on soit capable de continuer à conquérir le monde, mais être beaucoup plus fermes lorsque les règles du commerce ne sont pas respectées. C'est la position de la France au sein de l'Union européenne pour rétablir l'équilibre. »