S’appuyant notamment sur les travaux de Daniel Kahneman, Jean-Jacques Bedu, auteur de L'Odyssée du savoir (Éditions du Cerf), estime que notre cerveau privilégie des mécanismes rapides et peu exigeants, renforcés par la vitesse et la superficialité de l’époque. Il déplore également un affaiblissement de la mémoire et de la transmission orale, accentué par les technologies modernes, tout en nuançant que l’intelligence humaine n’a pas fondamentalement évolué, mais qu’elle tend aujourd’hui à céder face à ce qu’il décrit comme une "illusion du savoir".
Jean-Jacques Bedu : "Nous sommes dans le siècle de l'insignifiant"
Périco Légasse : On préfère croire que savoir. La croyance préexisterait à la connaissance. Est-ce que le métaphysique préexisterait à la physique ?
Jean-Jacques Bedu : C'est en réalité une construction de notre cerveau. Je l'explique dans le livre : on a une très grande appétence pour le mystère. Il faut à tout prix qu'on soit en quête de sens. Comme l'a écrit le grand psychologue et prix Nobel d'économie Daniel Kahneman… il définit deux systèmes à notre cerveau. Un "système 1", qui est l'esprit de protection, très rapide, extrêmement intuitif. Vous imaginez, à l'âge de pierre, on entendait un bruit dans une forêt - il n'était pas question de se mettre à réfléchir, ça pouvait être un prédateur. Donc ça, c'est le "système 1" de notre cerveau. Et c'est le système qui, aujourd'hui, nous guide toujours. Et puis, on a un "système 2", qui est un système très réfléchi, que le cerveau n'aime d'ailleurs absolument pas activer, parce qu'il est un peu paresseux, il nous joue des tours. Et ce "système 2", c'est la raison. Et la raison, hélas, dans ce siècle… Nous sommes dans un siècle de rapidité, ou comme disait René Char, l'essentiel est sans cesse menacé par l'insignifiant. Nous sommes dans le siècle de l'insignifiant. Pas question d'activer le "système 2". Donc, c'est pour ça que nous avons cette propension à croire avant de savoir. On ne cherche pas à savoir. Et pourtant, l'enjeu est très fort.
"Nous avons perdu l'art de la transmission orale"
Périco Légasse : Le fait de consigner par une écriture altère la connaissance ou la réflexion ?
Jean-Jacques Bedu : Altère surtout l'art de la mémoire, que nous avons perdue, et la transmission orale. C'était extrêmement important. Tous les mythes ont été transmis et ont été très bien transmis par l'oralité. C'est ce que nous avons perdu. On a perdu aussi peut-être à l'invention de l'imprimerie. L'index, la table des matières, nous a fait aussi perdre la mémoire. Le dernier représentant de l'art de la mémoire que, personnellement, je vénère, c'est Giordano Bruno. C'était un personnage extraordinaire. Il n'a pas été brûlé par à cause de ça - il était brûlé parce qu'il professait l'héliocentrisme. Mais c'était le dernier grand représentant de l'art de la mémoire.
Et puis après, évidemment, nous avons eu le fameux smartphone, qui a fini par détruire notre mémoire. Contrairement peut-être à beaucoup, moi je crois à l'intelligence artificielle. L'intelligence artificielle est un outil extraordinaire de vérification, à condition de bien savoir s'en servir. On a inventé le couteau- c'était très bien pour dépecer des proies. Mais aussi pour tuer ses congénères.
"Vous prenez un bébé sapiens de 200.000 ans, vous le ramenez aujourd'hui - il saura faire exactement la même chose que nous"
Périco Légasse : C'est une dualité philosophique. Elle est commune à tous les êtres humains ou à toutes les civilisations ?
Jean-Jacques Bedu : Absolument. Il a été scientifiquement démontré que notre cerveau n'a guère bougé depuis 200.000 ou 300.000 ans. C'est-à-dire que vous prenez un bébé sapiens de 200.000 ans, vous le ramenez aujourd'hui - il saura faire exactement la même chose que nous. Vous lui apprenez à se servir d'une tablette, il se servira d'une tablette. Demain, il sera peut-être professeur, pilote de chasse… Par contre, il aura peut-être des facultés que nous avons perdues. Il aura une ouïe qui sera meilleure, il aura une vue nocturne et périphérique qui seront meilleures, et il aura une façon de se diriger dans l'espace et une mémoire peut-être meilleures par rapport à nous. On a peut-être perdu certaines choses, on en a gagné d'autres.
Périco Légasse : Donc, on n'est pas plus intelligents, on est peut-être plus informés, on a plus de connaissances… mais, intellectuellement parlant, il n'y a pas de signes cognitifs qui se sont créés…
Jean-Jacques Bedu : Non, non, on a plutôt perdu. On a déjà perdu, paradoxalement, avec l'écriture. C'est ce que Platon nous dit dans un dialogue qui est extraordinaire. Le dieu Tot, qui est l'inventeur de l'écriture, amène au roi Tamus son invention. Et le roi Tamus lui dit : "Ce que tu m'amènes, c'est bien, mais c'est le poison et le remède. C'est le remède pour la mémoire. Mais c'est le poison, parce que ce qui est écrit, c'est l'illusion du savoir". Donc, il y a 2.400 ans, Platon pressent ce que va être les réseaux sociaux, c'est-à-dire l'illusion du savoir.
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