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Céline Pina : "Il y a un déclassement total du statut de journaliste"

Peut-on encore débattre, discuter en France sans passer à l'invective, au dénigrement, à la menace ? Périco Légasse en parle sur Sud Radio dans "La France dans tous ses états" avec Céline Pina, essayiste, chroniqueuse, auteur de Ces biens essentiels (Éditions Bouquins).

Céline Pina
Céline Pina, invitée de Périco Légasse dans "La France dans tous ses états"

Selon Céline Pina, le déclassement que vivent les journalistes peut les pousser à faire du militantisme. Selon elle, un journaliste parle toujours "de quelque part", mais en ayant toujours le souci du réel et du factuel.

Céline Pina : "Dans le déclassement des journalistes, il y a cette incitation à partir vers le militantisme"

Périco Légasse : Si on a des doutes sur l'immigration, sur la laïcité, sur la sécurité… on bascule tout de suite dans la xénophobie, le racisme, voire le fascisme. Et puis, quelquefois, sur des médias de droite, si on pense de telle façon, on est vite taxé d'être soumis à des lobbies. Heureusement que les médias de droite sont là aussi pour dire ce que le service public ne dit pas. Mais on sent que c'est l'anti-croisade, et, finalement, on est dans une confrontation, et on aimerait bien établir un équilibre. Pensez-vous qu'on puisse un jour apaiser cela ?

Céline Pina : Aujourd'hui, non. Et pour un certain nombre de raisons qui tiennent aussi au système médiatique dans son ensemble. J'ai toujours rêvé d'être journaliste. Mais à une époque, journaliste, c'était un système économique qui fonctionnait. Aujourd'hui, lorsque vous arrivez, vous êtes normalement quelqu'un d'extrêmement éduqué, vous avez fait des écoles, on produit énormément de journalistes qu'on met sur le marché. Or, quand vous travaillez, vous vous retrouvez dans des boulots précaires, mal payés, dans lesquels le statut de pigiste est extrêmement exploité. Il y a un déclassement total du statut de journaliste que les jeunes journalistes vivent.

Dans ces cas là, le journalisme, c'est un désir de pouvoir. Mais c'est un désir de pouvoir qui est censé être lié à la quête de vérité, ce pouvoir de dire le réel. Et il se peut que parfois, en enquêtant, le réel contredise nos présupposés. Mais quand vous êtes complètement déclassé, qu'est-ce qui vous reste comme pouvoir et comme statut dans la société ? C'est le pouvoir militant. Pas celui de dire le réel, mais celui de conforter un récit qui permet l'accession au pouvoir ou qui permet la proximité avec le pouvoir. Et il y a dans le déclassement total de la fonction de journalistes cette incitation à partir vers le militantisme.

https://www.youtube.com/watch?v=DYNeZ7ovWvI&t=1804s

"Un journaliste est censé pouvoir se laisser toucher par la personne en face"

Périco Légasse : C'est très grave, ce que vous dites. Vous voulez dire que souvent, ces phénomènes sont engendrés par des frustrations ?

Céline Pina : Oui, c'est une forme de frustration. Et on l'a de façon plus générale. Vous avez par exemple un monsieur qui s'appelle Piotr Tourtchine, qui a étudié la surproduction des élites et qui explique que la surproduction des élites fait que ceux-ci ne se mettent pas au service du bien commun mais au service de récits qui s'auto-excluent les uns les autres, et qu'ensuite, la prise de pouvoir se fait en prise de parts de marché d'opinion publique.

Périco Légasse : Convenez-vous qu'un vrai journaliste est un journaliste neutre, impartial ? Non, un journaliste a une sensibilité personnelle, il parle toujours de quelque part. Sinon qu'autrefois, un journaliste pouvait écouter, entendre tout, accepter toutes les idées, en débattre, même en manifestant sa divergence, mais il était dans la construction de quelque chose. Aujourd'hui, quand on entend les interviews, on cherche à mettre l'invité en contradiction avec lui-même. C'est un véritable réquisitoire, ce n'est plus une interview….

Céline Pina : Oui, mais vous pouvez parler de quelque part, et, pour autant, avoir le souci du réel et du factuel. Et quand vous avez le souci du réel et du factuel, il peut être contrariant, il peut être dérangeant, il peut être inconfortable. Et de ce fait, quand vous êtes dans une situation inconfortable, vous n'assénez pas. Un procureur, il est à l'aise normalement dans sa réquisition. Un journaliste, il est censé pouvoir se laisser toucher par la personne en face, il est censé pouvoir se laisser déstabiliser par un argument. Et il est censé demander aux autres non pas une adhésion idéologique, mais réellement l'irruption du réel dans la représentation. Et l'irruption du réel, ça peut être extrêmement dérangeant.

Or, aujourd'hui, vous avez l'impression, pour certains journalistes, que soit vous correspondez à une image qui est jugée légitime, et à ce moment là, votre parole est acceptée et acceptable. Soit cette image crisse, et à ce moment-là, c'est votre procès qui va être fait en direct. Et le but du jeu, ce n'est pas de sortir finalement une image assez réaliste de vous. Le but du jeu, c'est de vous diaboliser.

Cliquez ici pour écouter l’invité de Périco Légasse dans son intégralité en podcast.

Retrouvez “Le face à face” de Périco Légasse chaque jour à 13h dans "La France dans tous ses états" sur Sud Radio.

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