Didier Guillaume : "On n’échange pas l’agriculture française contre des avions et des voitures !"

Didier Guillaume était l’invité du “petit déjeuner politique” de Patrick Roger le 3 juin 2020 sur Sud Radio, à retrouver du lundi au vendredi à 7h40.

Didier Guillaume interviewé par Patrick Roger sur Sud Radio le 3 juin 2020 à 7h40.

Le 2 juin 2020, 20.000 personnes se sont rassemblées à Paris en soutien à George Floyd et Adama Traoré et pour manifester contre le racisme et les violences policières. "Je crois qu’aujourd’hui il y a une tension extrême dans le pays", estime Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture. "Il y a le sentiment de certains de nos citoyens de subir des actes racistes." Toutefois, il tient à préciser que "La France n’est pas raciste" et que "les Français ne sont pas des racistes".

Il concède qu’il "peut y avoir, parfois, le sentiment de stigmatisation" et estime qu’il "faut lutter contre". "Ce qui fonde notre pacte républicain c’est l’accueil, la diversité et l’intégration." La mort de George Floyd aux États-Unis est critiquée par le ministre : "on ne tue pas quelqu’un". "Oui, je comprends cette manifestation incroyable." Il appelle l’État français et la justice française "à faire toute la lumière". "Sur tous les sujets, c’est la transparence la plus totale." "Aucun enfant de France ne doit être attaqué."

 

"Aujourd’hui on va laisser une France décousue ?"

Le président de la République a voulu "rassembler", rappelle le ministre qui s’interroge : "aujourd’hui on va laisser une France décousue ? Une France avec les métropoles d’un côté et la ruralité de l’autre ? Entre des noirs et des blancs ?"

Sur l’affaire Traoré, le ministre ne s’avance toutefois pas à donner des conclusions ou des jugements : "je ne suis pas un commentateur et je ne suis pas juge".

 

"L’art de vivre à la française ce n’est pas les morceaux de poubelle"

La phase 2 du déconfinement implique la réouverture des restaurants et des bars, entre autres. Le ministre est allé manger, le 2 juin 2020, dans un restaurant, notamment pour montrer l’exemple. "Il faut sortir, les gens ont envie de sortir." Il fait toutefois un point sur les incivilités. "Le spectacle que j’ai vu ce matin [sur l’esplanade des Invalides] n’est pas acceptable" : "on ne laisse pas des poubelles, des détritus, des saletés sur le terrain". "L’art de vivre à la française ce n’est pas les morceaux de poubelle."

 

"Le gouvernement a fait ce qu’il avait à faire : il a confiné"

Contre le coronavirus, "le gouvernement a fait ce qu’il avait à faire : il a confiné". "Ça a été très dur pour certains d’entre nous, notamment pour les plus pauvres, pour ceux qui habitent dans des petits appartements, ceux qui avaient des enfants." "Les Français ont respecté [le confinement] et ont gagné cette première partie de lutte contre le Covid", se félicite Didier Guillaume. Désormais, "il faut aller au restaurant, il faut sortir, il faut se balader." Tout en respectant les gestes barrière.

 

"Il est important d’acheter français autant que faire se peut."

Durant la crise, la consommation locale a connu un sursaut, une bonne nouvelle pour l’agriculture française. "J’ai été ravi de voir cela", confie Didier Guillaume. "Lorsqu’on fait un acte d’achat, il faut regarder ce qu’on achète", estime-t-il rappelant le travail sur l’étiquetage qu’il a lancé et qui a donné lieu à une loi que "le parlement a votée". "Maintenant on va savoir d’où vient le miel, on va savoir d’où vient la viande", précise-t-il estimant qu’il faudrait aller plus loin et transposer cette transparence aux produits transformés. "Il est important d’acheter français autant que faire se peut."

 

"Pourquoi le concombre français vaut trois fois plus cher que le concombre danois ?"

Mais il reste la question de la différence de prix entre les produits français et étrangers. "Il faut pouvoir faire en sorte que les Français puissent acheter des produits qui ne sont pas beaucoup plus chers que s’ils viennent de l’étranger." "Il faut que l’agriculture française, qui est une agriculture de grande qualité, puisse nourrir la masse."

Le bio, par exemple, ne peut pas être réservé aux personnes qui ont "de l’argent" et qui sont "bobos" et que les personnes qui n’ont pas d’argent ne puissent pas acheter bio "parce que c’est trop cher". Pendant la crise "les Français ont acheté 75% de steaks hachés surgelés de plus". "Faisons en sorte que l’agriculture française évolue, se transforme pour nourrir le plus grand nombre."

Didier Guillaume estime que "l’inflation réelle des produits c’est moins de 1%."Mais la différence de prix entre les produits français et les produits d’autres pays européens est un problème. "C’est là où nos concitoyens ont trouvé qu’il y avait un problème", constat que le ministre de l’Agriculture partage : "j’ai trouvé qu’il y avait un problème". "Pourquoi le concombre français vaut trois fois plus cher que le concombre danois ?"

 

"Il faut plus de 100.000 travailleurs saisonniers par mois."

Le confinement et la fermeture des frontières ont créé un problème de main-d’œuvre dans l’agriculture française. Le ministre avait appelé "à l’armée de l’ombre" pour résoudre le problème. "Plus de 15.000 Français sont allés travailler en agriculture" pendant le confinement, précise le ministre. Toutefois, "on a besoin de main d’œuvre étrangère et de travailleurs saisonniers". "Il faut plus de 100.000 travailleurs saisonniers par mois."

Le ministre est également attentif aux foyers de contamination qui se sont créés dans les exploitations, notamment à cause des conditions d’hébergement. Mais, bien qu’il laisse le dernier mot au ministère de la Santé, compétent sur le sujet, "je ne crois pas que [le dépistage] sera systématique". "À partir du moment qu’on détecte quelqu’un qui est malade, il faut dépister".

Pour les travailleurs agricoles de l’Union européenne, "on a rouvert les frontières", précise le ministre. Mais ce n’est pas encore le cas pour ceux du Maghreb : "pour l’instant c’est la décision qui a été prise par le Premier ministre et je pense que ça va être fermé par mesure de prévention, de sécurité, tout l’été". S’il estime qu’avec les travailleurs de l’Union européenne la situation pourra s’améliorer, il appelle encore une fois les personnes au RSA, par exemple, à aller travailler dans le secteur agricole.

 

"Ça coûte beaucoup moins cher d’aider l’agriculture française qu’Airbus ou les trains."

Un auditeur de Sud Radio, fromager, a fait part de son souhait de voir des mesures spécifiques pour sa filière. Didier Guillaume se veut rassurant et déclare avoir rencontré les représentants. "On les a rencontrés et nous avons avancé." Il annonce avoir obtenu de Bruxelles "des mesures de marché", notamment sur le stockage ou sur l’autorisation de congélation et décongélation des fromages.

"Je regarde filière par filière ce que nous devons faire". "L’agriculture française a nourri la France, la chaîne alimentaire a tenu, mais à quel prix ?" Pour lui, "ça coûte beaucoup moins cher d’aider l’agriculture française qu’Airbus ou les trains."

Sur les accords de libre-échange en cours de discussion en France, celui sur le Mexique et celui sur le Canada, Didier Guillaume rappelle que "celui sur le Canada est acté depuis plus de deux ans et devra être ratifié". Par contre, celui sur le Mexique est en suspens. "Je pense que c’est l’Union européenne qui a fait un contretemps, je pense que ce n’est pas bien d’avoir fait ça pendant le Covid." Sa ratification est toutefois loin d’être gagnée : "si j’en crois mon petit doigt ou ce que je ressens, je ne suis pas sûr totalement qu’il soit ratifié". "L’heure n’est plus à ratifier ce genre d’accords." Il estime que le temps est à la régulation et qu’il faut "une exception alimentaire". "On n’échange pas l’agriculture française contre des voitures ou des fusées ou des avions !"

 


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