Reconnu comme un crime de guerre ou contre l’humanité et parfois, acte constitutif de génocide, le viol utilisé comme arme de guerre est une abomination. Mais derrière les survivantes se trouve une autre population souvent oubliée : les enfants nés de ces violences sexuelles. Privés de statut juridique, victimes de stigmatisation et d’exclusion, ils constituent l’un des héritages les plus méconnus des conflits contemporains.
"Grâce au travail acharné de plaidoyer que nous menons, il y a eu la résolution 2467 de l'ONU"
Des Balkans au Rwanda, de la République démocratique du Congo à la Syrie, en passant par l’Irak, l’Ukraine ou encore certaines régions d’Ouganda, les violences sexuelles ont été documentées comme une stratégie de guerre visant à terroriser les populations civiles, détruire les liens communautaires et imposer une domination durable. Les organisations internationales estiment que des dizaines de milliers d’enfants sont nés à la suite de ces crimes au cours des dernières décennies.
La question de leur reconnaissance a longtemps été absente des débats internationaux. Selon l’ONG Stand Speak Rise Up, fondée en 2019 à l’initiative de la Grande-Duchesse de Luxembourg et du gynécologue congolais Denis Mukwege, ces enfants subissent fréquemment discriminations, rejet social et difficultés d’accès aux droits fondamentaux.
Comme l'explique au micro de Sud Radio Chékéba Hachemi, la présidente de l’ONG Stand Speak Rise Up, le plaidoyer international a permis de faire évoluer les mentalités. "On ne prétend pas être l'ONU-bis, surtout avec le peu de moyens que nous avons. On est une toute petite ONG avec les moyens du bord. Je précise que Stand Speak Rise Up a été créée en 2019 et reconnue d'utilité publique au Luxembourg et en France, et que cette ONG ne dépend d'aucune subvention d'aucun État. Ce sont des dons privés, des fondations qui nous soutiennent", explique Chékéba Hachemi.
"Il y a des centaines de milliers d'enfants dans le monde qui n'ont pas de statut"
"Stand Speak Rise Up a deux volets de travail. Le volet plaidoyer, et c'est effectivement avoir une première dame à nos côtés, ça ouvre plus de portes. Je vous donne un exemple. Le statut des enfants nés du viol, ce n'était pas du tout reconnu, personne n'en parlait. Le fait que Maria Teresa de Luxembourg se déplace, on a été ensemble dans les camps de réfugiés au Liban en 2018, nous avons rencontré des centaines de milliers de femmes survivantes. Et et lui ont parlé du statut de leurs enfants. Les Syriennes, les Yézidis, toutes ces femmes aujourd'hui, il y a des centaines de milliers d'enfants dans le monde qui n'ont pas de statut. Et c'est grâce à Stand Speak Rise Up et le travail acharné de plaidoyer que nous menons qu'il y a eu la résolution 2467 de l'ONU, juste trois mois après le forum de 2019 sur les questions de statut des enfants nés du viol. C'est notre travail de plaidoyer", poursuit Chékéba Hachemi à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Valérie Expert.
"Je veux bien faire le forum, mais à condition que ce soit 50 survivantes qu'on va inviter"
Adoptée en 2019 par le Conseil de sécurité des Nations unies, la résolution 2467 reconnaît pour la première fois les risques spécifiques auxquels sont confrontés les enfants nés des violences sexuelles liées aux conflits et appelle les États à prendre en compte leurs besoins particuliers.
Selon Maria Teresa, cette avancée constitue un tournant. "Cette résolution [2467] reconnaît les enfants comme victimes, avec droit à réparation. Le seul pays qui l'a mis en pratique pour le moment, c'est la Bosnie-Herzégovine. Mais enfin, on a un espoir parce qu'on a une résolution onusienne, alors que personne ne parlait des enfants nés du viol. La Bosnie-Herzégovine a effectivement accordé un statut de victime civile de guerre aux enfants nés des viols commis pendant le conflit des années 1990, une première mondiale", explique Son Altesse Royale la Grande Duchesse de Luxembourg au micro de Sud Radio.
"Elles n'osaient pas nous regarder dans les yeux, elles étaient effrayées"
La Grande Duchesse rappelle également l’importance de donner directement la parole aux survivantes. "Ce qui était pour moi essentiel, quand j'ai parlé avec le docteur Mukwege, c'était de lui dire : 'Écoutez, moi, tous ces forums avec toutes ces personnalités du monde politique ou onusien qui parlent, sincèrement, ça ne m'intéresse pas. Moi, j'en ai assez de tout ça, j'en ai fait beaucoup dans ma vie. J'aimerais bien que ce soit les premiers concernés qui prennent la parole et qui soient le coeur de ce forum'. Et je lui ai dit : 'Moi, je veux bien faire le forum, mais à condition que ce soit 50 survivantes qu'on va inviter et qui vont être le coeur de ce forum et qui vont prendre la parole'", raconte Maria Teresa du Luxembourg au micro de Sud Radio.
"Et c'était un défi extraordinaire parce que quand elles sont arrivées, elles n'osaient même pas nous regarder dans les yeux. Elles étaient effrayées, elles n'osaient pas parler. Et on a réussi à créer un climat de confiance dans lequel elles ont commencé peu à peu à nous raconter les histoires, à témoigner et même à témoigner devant les 2.000 personnes, ce qui est quand même assez extraordinaire", poursuit la Grande Duchesse de Luxembourg au micro de Sud Radio.
"Elles ne pleurent pas devant les autres"
Cette reconnaissance passe aussi par l’écoute. "Il faut savoir que quand on a été victime d'une chose pareille, il y a deux choses que ces femmes ne font pas, m'a t-on dit. C'est qu'elles ne parlent pas, et elles ne pleurent pas devant d'autres. Et à un moment donné, elles ont toutes raconté leur histoire, on a toutes pleuré ensemble. Et ce qui est extraordinaire, c'est qu'elles m'ont dit après : 'Écoutez, nous retournons chez nous la tête haute. Parce que vous nous avez crues, vous nous avez écoutées'. Et on entend de plus en plus dans toutes les questions de violences faites aux enfants ou aux femmes que la résilience commence avec le fait d'être entendu et d'être cru", conclut la Grande Duchesse de Luxembourg.
Alors que des conflits continuent de faire rage dans plusieurs régions du monde, les défenseurs des droits humains rappellent que les conséquences du viol de guerre ne s’arrêtent pas avec la fin des combats. Elles se prolongent parfois sur plusieurs générations, à travers des femmes survivantes et des enfants qui cherchent encore leur place dans la société.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Valérie Expert.