Face à cette situation, les pouvoirs publics affichent une volonté de renforcer la prévention et la réponse pénale, mais les condamnations restent rares et la perspective de prison pour les dirigeants demeure encore exceptionnelle.
Une hécatombe qui persiste malgré des progrès
Les dernières statistiques dressent un constat sévère : 764 personnes sont mortes à la suite d’un accident du travail en 2024, un niveau record, auquel s’ajoutent d’autres décès liés aux maladies professionnelles ou aux trajets domicile-travail. Paradoxalement, cette situation s’inscrit dans une tendance de long terme plus nuancée. Le nombre global d’accidents du travail a fortement diminué depuis la fin des années 1990, signe que les politiques de prévention ont produit des effets.
"En 2022, on découvre les chiffres avec mon mari, et on se rend compte que ce n'est pas du tout médiatisé, que c'est un peu comme la poussière qu'on glisse sous le tapis, personne n'en parle. Et les accidents mortels au travail, à l'époque, quand un article est présent dans la presse quotidienne et régionale, c'est juste un entrefilet. quoi. Ça ne fait jamais la une des journaux. On se rend compte que le sujet n'est pas débattu, il n'est pas connu du grand public", confie au micro de Sud Radio Fabienne Bérard, présidente du Collectif Familles Stop à la mort au travail.
Mais cette amélioration quantitative masque une réalité plus préoccupante : les accidents les plus graves, eux, ne reculent pas. En moyenne, deux personnes meurent chaque jour au travail en France, ce qui témoigne d’une "hécatombe invisible" encore peu présente dans le débat public. Certaines catégories sont particulièrement exposées. Les jeunes de moins de 25 ans, souvent en stage, en apprentissage ou en début de carrière, apparaissent comme une population à risque. Leur manque d’expérience et de formation, combiné à des conditions de travail parfois insuffisamment encadrées, explique en partie cette vulnérabilité.
Une prévention encore insuffisante
Face à ces constats, les autorités ont engagé plusieurs actions ces dernières années. Des campagnes de sensibilisation ont été menées et une politique pénale plus ferme a été amorcée, avec l’objectif de mieux sanctionner les manquements à la sécurité.
Dans les entreprises, l’obligation de sécurité de l’employeur est pourtant clairement inscrite dans le droit. Celui-ci doit prendre toutes les mesures nécessaires pour protéger la santé physique et mentale des salariés. En cas de défaillance, sa responsabilité peut être engagée, notamment pour homicide involontaire. Malgré cela, de nombreuses failles persistent. Les contrôles restent jugés insuffisants, et les dispositifs de prévention ne sont pas toujours appliqués de manière rigoureuse. Dans certains secteurs comme le bâtiment, les transports ou l’industrie, les risques demeurent particulièrement élevés.
La difficile question des sanctions pénales
La question de la responsabilité pénale des employeurs constitue l’un des points les plus sensibles du débat. En théorie, un dirigeant peut être poursuivi et condamné, y compris à une peine de prison, en cas de manquement grave ayant conduit à un accident mortel. Dans les faits, ces condamnations restent rares. Les procédures sont longues, complexes, et aboutissent souvent à des sanctions jugées peu dissuasives. Les affaires d’accidents du travail ne sont pas toujours traitées en priorité par la justice, ce qui contribue à un sentiment d’impunité.
"C'est complètement dérisoire. Nous, avec l'association, nous avons assisté à 13 procès. Ils sont représentés par leurs avocats. Parfois, ils ne sont même pas physiquement présents parce qu'ils ont signé des délégations de pouvoirs à des subalternes. Ce sont leurs directeurs juridiques, pour les grands groupes, qui sont présent. Ou c'est un chef de chantier ou un salarié, pour une entreprise moins importante. Ils ne daignent même pas être physiquement présents, c'est plus facile aussi d'ignorer les choses. Leurs avocats les représentent fort bien, là-dessus on n'a aucun doute", raconte Fabienne Bérard à l'antenne de Sud Radio, dans la rubrique "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.
"Et puis, les peines sont vraiment minimes. On a calculé avec le collectif que la moyenne des amendes en 2023, c'était 35.000 euros pour la personne morale. Pour la personne physique, il y a parfois une petite amende, si c'est un collègue qui a fait un geste malheureux, de 5.000 euros, maximum 10.000 euros. Quant aux condamnations de prison, à partir du moment où elles sont inférieures à 2 ans, il n'y a pas d'emprisonnement. Il n'y a pas de peine de prison. C'est toujours des peines avec sursis, on n'a jamais vu un chef d'entreprise aller en prison", poursuit Fabienne Bérard au micro de Sud Radio.
Vers une prise de conscience tardive ?
Malgré ces limites, une évolution semble amorcée. Les pouvoirs publics affichent désormais une volonté de mieux lutter contre les accidents graves et mortels, notamment en renforçant la coordination entre inspection du travail et justice. "On travaille sur trois volets. Le volet numéro un, c'est la prévention des risques. Même si nous, on n'a pas beaucoup de pouvoir pour agir là-dessus, il n'empêche qu'on a alerté quand même le ministère du Travail. D'où la mise en place de spots télé ou radio pour sensibiliser aux risques graves et mortels dans le monde du travail. Donc, il y a quand même eu des avancées, avec notamment Olivier Dussopt, qui a déposé un projet de loi. Et désormais, après un accident mortel au travail, l'entreprise a 12 heures pour signaler cet accident grave à l'Inspection du travail. Ce qui n'était pas le cas auparavant. Tous les accidents n'étaient pas déclarés auprès de l'Inspection du travail", raconte Fabienne Bérard.
Au-delà des chiffres, les accidents mortels au travail interrogent profondément l’organisation du travail et les priorités économiques. Entre impératifs de productivité et exigences de sécurité, l’équilibre reste fragile.
Retrouvez "C'est quoi le problème ?" avec Félix Mathieu.