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Natacha Polony : "Ursula von der Leyen grignote petit à petit le pouvoir des États"

INTERVIEW SUD RADIO - Natacha Polony est venue présenter La France, corps et âme (Plon). Dans cet ouvrage, elle plaide pour une reconquête industrielle, culturelle et démocratique du pays, tout en dressant un diagnostic sévère de ses fragilités économiques, éducatives et politiques à l'approche de la présidentielle de 2027.

Natacha Polony au Printemps de la planète de Sud Radio le 15 avril 2026 / Didier Venom

Invitée du Choc des idées sur Sud Radio, la journaliste et essayiste Natacha Polony est venue présenter La France, corps et âme (Plon). Un ouvrage qui se veut à la fois déclaration d'amour à la France, diagnostic d'un pays qu'elle estime fragilisé et manifeste pour une reconquête industrielle, culturelle et démocratique.

Une France "corps et âme"

Une déclaration d'amour à la France, c'est ainsi que Natacha Polony présente son dernier livre. Mais loin d'un simple exercice nostalgique, l'essai entend interroger les fondements d'une nation dont elle juge les ressorts profondément affaiblis.

À travers son titre, La France, corps et âme, l'essayiste distingue deux dimensions complémentaires. Le corps renvoie aux territoires, aux paysages, aux campagnes, aux villes, à l'industrie ou encore aux terres agricoles. L'âme désigne quant à elle la langue, la culture, l'histoire et les imaginaires collectifs qui ont façonné le pays au fil des siècles.

Pour la directrice du magazine L'Audace, la France possède encore de nombreux atouts, souvent ignorés dans le débat public. Elle cite notamment les Outre-mer, la francophonie, les ressources agricoles ou encore un patrimoine historique et culturel unique. Selon elle, ces richesses constituent les bases d'un possible redressement national. "Ce livre est le condensé de ce que je crois. J'espère qu'il va être lu par le plus grand nombre et qu'il va pouvoir orienter la campagne qui vient." L'ouvrage apparaît ainsi comme une tentative de replacer au centre du débat des sujets qu'elle estime délaissés depuis plusieurs décennies.

Une critique de la fragmentation politique

Natacha Polony développe un diagnostic clair : la France souffrirait avant tout d'un manque de cohérence dans l'action publique. Selon elle, les responsables politiques abordent les problèmes les uns après les autres sans jamais les relier entre eux. La réforme des retraites, la démographie, l'industrie, l'école ou encore la dette publique seraient pourtant autant de questions interdépendantes qui nécessitent une réflexion globale.

L'essayiste reproche notamment aux gouvernements successifs d'avoir privilégié la communication politique au détriment d'une vision d'ensemble. Cette logique aurait conduit à multiplier les mesures ponctuelles sans s'attaquer aux causes profondes des difficultés françaises."On a passé deux ans sur la réforme des retraites sans jamais inclure cette réflexion dans une vision plus large : comment crée-t-on de la richesse ? Comment finance-t-on le modèle social ? Comment rééquilibre-t-on les relations entre les générations ?"

À ses yeux, la politique devrait retrouver une forme de cohérence doctrinale. Elle compare cette nécessité à l'architecture d'une cathédrale gothique, dont chaque élément participe à un ensemble harmonieux.

Réindustrialiser pour retrouver la souveraineté

L'un des thèmes centraux du livre est la question de la souveraineté économique. Natacha Polony estime que la France s'est progressivement privée des moyens matériels de son indépendance en abandonnant une partie importante de son appareil productif.

Elle rappelle que la mondialisation a profondément transformé l'économie française au cours des dernières décennies. Désindustrialisation, délocalisations et dépendance aux importations auraient fragilisé la capacité du pays à maîtriser son destin.

Pour l'essayiste, cette situation dépasse largement le cadre économique. "Il n'y a pas de démocratie sans peuple souverain." Selon elle, une nation qui dépend d'autres puissances pour se nourrir, se soigner ou produire ses technologies stratégiques ne peut plus véritablement décider librement de son avenir.

Elle défend ainsi une politique de réindustrialisation fondée sur la relocalisation de certaines productions, le développement de la robotique et de l'intelligence artificielle, ainsi qu'un soutien accru aux filières stratégiques. L'objectif n'est pas, insiste-t-elle, de se replier sur soi-même mais de retrouver les moyens d'exister dans un monde marqué par le retour des rapports de force entre grandes puissances.

"Ce n’est plus l’Europe pour laquelle les Français avaient adhéré "

Cette réflexion économique s’inscrit également dans une critique plus large du cadre européen actuel. Selon elle, l’Union européenne s’est progressivement éloignée de l’esprit du traité de Rome, fondé sur une forme de protection mutuelle et de préférence communautaire, pour évoluer vers un espace largement ouvert à la concurrence mondiale et aux logiques de dérégulation.

Elle met également en cause le rôle de la Commission européenne, et en particulier sa présidente Ursula von der Leyen, qu’elle accuse de contribuer à un glissement institutionnel progressif : "Il y a une façon, de la part de la Commission européenne, de grignoter petit à petit le pouvoir des États sans véritable validation démocratique. Ce n’est plus l’Europe pour laquelle les Français avaient adhéré au projet européen"

Dans cette logique, Natacha Polony estime que la France doit retrouver une capacité d’action autonome au sein de l’Union européenne, quitte à instaurer un rapport de force plus assumé avec ses partenaires afin de défendre ses intérêts industriels et stratégiques.

Consommer français sans pénaliser les ménages

Cette réindustrialisation passe également par une réflexion sur les modes de consommation. Toutefois, Natacha Polony refuse de faire peser la responsabilité du changement sur les seuls consommateurs.

Elle rappelle qu'une partie importante de la population française est confrontée à des difficultés financières croissantes."Un tiers des foyers français n'a plus que 100 euros sur son compte le 15 du mois." Dans ce contexte, il serait illusoire de demander aux ménages les plus modestes de privilégier systématiquement des produits plus coûteux au nom du patriotisme économique.

Selon elle, le principal levier d'action réside dans la commande publique. L'État, les collectivités locales ou encore les hôpitaux disposent d'un pouvoir d'achat considérable susceptible d'encourager les productions françaises. L'exemple de Duralex, récemment reprise sous forme de coopérative par ses salariés, illustre selon elle les limites du modèle actuel. Une orientation plus volontariste des achats publics pourrait contribuer à soutenir l'emploi, recréer de l'activité industrielle et renforcer le tissu économique national.

"Notre système scolaire le plus inégalitaire des pays de l'OCDE"

Autre sujet majeur de l'entretien : l'éducation. Ancienne enseignante, Natacha Polony considère l'école comme le pilier central de la République. Elle rappelle que le système scolaire est censé permettre à chacun d'accéder aux responsabilités selon son mérite et non selon son origine sociale. Pourtant, elle estime que cette promesse républicaine est aujourd'hui largement remise en cause.

Les résultats des enquêtes internationales, notamment en mathématiques et en compréhension de l'écrit, témoigneraient selon elle d'un affaiblissement préoccupant du niveau scolaire. "Aujourd'hui, nous avons le système scolaire le plus inégalitaire des pays de l'OCDE."

Au-delà des questions budgétaires, elle pointe du doigt certaines orientations pédagogiques adoptées depuis plusieurs décennies. Selon elle, l'abandon progressif de l'apprentissage systématique des fondamentaux a contribué à creuser les inégalités. Elle défend notamment un retour à des méthodes plus structurées pour l'enseignement de la lecture, de l'écriture et du calcul.

"Sans langue, il n'y a pas de nation."

Pour Natacha Polony, les difficultés de l'école sont intimement liées à un autre enjeu : celui de la maîtrise de la langue française. Elle insiste sur le rôle fondamental du langage dans la construction de la pensée. Une langue n'est pas seulement un outil de communication, mais aussi une manière particulière d'organiser le réel et de comprendre le monde.

La journaliste s'inquiète d'une baisse générale du niveau de maîtrise du français, qu'elle attribue à plusieurs facteurs : évolution des méthodes pédagogiques, influence des réseaux sociaux, affaiblissement de la lecture ou encore omniprésence des écrans.

"Sans langue, il n'y a pas de nation." Selon elle, la transmission de la langue constitue l'un des principaux défis des années à venir. Car derrière les difficultés orthographiques ou grammaticales se joue la capacité même des citoyens à formuler une pensée complexe et à participer pleinement au débat démocratique.

2027, une élection décisive ?

En conclusion, Natacha Polony dresse son analyse de la situation politique française à l'approche de l'élection présidentielle de 2027. Elle décrit un paysage marqué par la fragmentation, l'abstention et ce qu'elle appelle une démocratie minoritaire, dans laquelle les principaux blocs politiques cherchent davantage à consolider leur électorat qu'à construire une majorité durable.

L'essayiste se montre particulièrement préoccupée par l'absence de débats de fond sur les questions industrielles, éducatives ou européennes. Si elle ne se prononce pas sur une éventuelle candidature ou un soutien à une personnalité politique, elle assume clairement l'ambition de son livre : peser sur les discussions qui structureront la prochaine campagne présidentielle.

"J'ai écrit ce livre pour porter ces débats." Ainsi, à ses yeux, l'avenir de la France dépendra avant tout de sa capacité à renouer avec une vision de long terme, fondée sur la transmission, la production et la souveraineté. Une conviction qui traverse l'ensemble de son ouvrage et qu'elle entend désormais porter dans l'espace public.

Vous pouvez retrouver l'émission intégrale ici.

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