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Frédéric Beigbeder : "Ma génération est passée de l’inconséquence à la paranoïa"

Invité sur Sud Radio, Frédéric Beigbeder est venu présenter 'Ibiza a beaucoup changé', un recueil de nouvelles traversé par la nostalgie des années 90 et une critique du monde contemporain.

JOEL SAGET / AFP)

"Les années 90, c’était une liberté non surveillée"

Invité sur du Choc des idées sur Sud Radio, Frédéric Beigbeder est venu présenter son dernier ouvrage : 'Ibiza a beaucoup changé,' un recueil de nouvelles dans lequel il retrouve son personnage fétiche, Octave Parango. À travers lui, l’écrivain livre surtout une réflexion très personnelle sur le temps qui passe et sur le basculement entre deux époques.

"J’appelle les années 90 la décennie dorée", explique-t-il. Une période qu’il décrit comme libérée des contraintes actuelles : "C’était avant Internet, avant les téléphones portables, on n’était pas en train de se juger en permanence." Pour lui, cette époque incarnait une forme d’insouciance aujourd’hui disparue.

Le contraste avec notre époque est au cœur de son livre. "Le XXe siècle cherchait à réduire les distances, à rapprocher les gens", analyse-t-il, évoquant les rave parties, les voyages facilités ou encore l’enthousiasme européen de l’époque. À l’inverse, le monde actuel serait dominé par la méfiance et l’isolement : "Le XXIe siècle ne fait que les augmenter. Isolement devant les écrans, gestes barrières, peur de l’autre… "

Le Covid, selon lui, a cristallisé cette rupture : "Ma génération est passée en un clin d’œil de l’inconséquence à la paranoïa." Une transformation brutale qui nourrit la nostalgie de son personnage, perdu dans un monde qu’il ne reconnaît plus.

"L’amour, c’est une drogue qui ne dure pas"

Comme dans ses précédents ouvrages, Beigbeder explore longuement la question amoureuse, entre fascination et désillusion. "L’amour nous transcende, nous rend meilleurs… mais parfois ça retombe", confie-t-il. Une vision ambivalente qu’il développe depuis ses débuts.

À travers Octave Parango, il met en scène un séducteur incapable de se fixer, prisonnier de ses contradictions : "C’est quelqu’un qui est accro à l’idée de l’amour." L’écrivain insiste sur cette dimension presque addictive du sentiment amoureux, comparé à une "prise de drogue" qui élève avant de décevoir.

Mais au-delà de cette mécanique intime, Beigbeder observe aussi les mutations contemporaines des relations. "Parler d’amour hétérosexuel aujourd’hui, c’est presque faire de l’archéologie", lance-t-il, évoquant l’émergence de nouvelles identités et pratiques. Il mentionne notamment "la croissance de la bisexualité" et le refus croissant des catégories traditionnelles.

Sans condamner ces évolutions, il reconnaît une forme de décalage : "Moi, ce qui m’intéresse, c’est la différence. Rencontrer quelqu’un qui est le contraire de moi." Une conception presque classique de l’altérité, qu’il oppose à une époque où les repères se brouillent.

"Je suis terrorisé par la robotisation du monde"

Au fil de l’entretien, la critique du monde contemporain devient plus frontale, notamment sur la place du numérique. Beigbeder ne cache pas son inquiétude face à la transformation des relations humaines : "Je suis terrorisé par la robotisation du sexe", affirme-t-il, en référence aux applications de rencontre.

Il regrette la disparition des interactions spontanées : "Dans mon livre, il n’y a que des rencontres réelles." À ses yeux, les plateformes numériques appauvrissent les histoires humaines : "Je ne vois pas comment raconter Roméo et Juliette sur Tinder."

Plus largement, il s’inquiète d’une société dominée par la technologie et les grandes entreprises : "On va vers un monde où cinq compagnies américaines prennent le pouvoir." Face à cette accélération, il se positionne clairement : "Il y a les accélérationnistes et les extinctionnistes. Moi, je suis plutôt du côté de ceux qui veulent ralentir."

Dans une formule provocatrice, il va jusqu’à envisager une rupture radicale : "Peut-être qu’il faudra couper les câbles, brûler des data centers pour gagner quelques mois de répit." Derrière l’exagération, une inquiétude réelle face à un monde qu’il juge "inhumain".

"J’aime être à la fois dedans et dehors"

Malgré ce regard critique, Beigbeder ne se place pas en retrait complet. Il revendique au contraire une position d’observateur impliqué : "J’aime participer à ce monde pour le regarder et m’en moquer."

Il évoque notamment son rapport aux médias, lui qui a travaillé dans la publicité, la télévision et aujourd’hui sur Internet. "Ça ne coûte rien de faire des émissions aujourd’hui", souligne-t-il, pointant au passage les incohérences du financement de l’audiovisuel public.

Tout en critiquant les réseaux sociaux pour leur côté "narcissique" et "abrutissant", il reconnaît leur utilité : "On peut aussi s’en servir pour défendre la culture." Son émission littéraire en ligne en est un exemple, lui permettant de continuer à faire vivre la littérature auprès d’un nouveau public.

Au fond, Ibiza a beaucoup changé apparaît comme un prolongement de cette posture. "Ce n’est pas une enquête sur un homme, c’est un regard sur la jeunesse perdue", résume-t-il. Un mélange d’humour, de provocation et de mélancolie, à l’image d’un écrivain qui observe son époque avec lucidité, sans jamais renoncer à la raconter.

Vous pouvez retrouver l'émission intégrale ici.

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