Symptômes attribués au vieillissement, traitements multiples qui brouillent les pistes, isolement: déjà sous-détectée dans la population générale, la soumission chimique l'est plus encore chez les personnes âgées particulièrement vulnérables, selon plusieurs experts interrogés par l'AFP.
"Sur les 116 cas d'adultes identifiés en 2024" comme victimes vraisemblables d'une soumission chimique, "environ 3% avaient plus de 60 ans", cadre Leïla Chaouachi, pharmacologue, experte auprès de l'Agence du médicament (ANSM) et rapporteure de l'enquête nationale sur la soumission chimique.
"Je pense que c'est largement plus et forcément, il y a des sous-déclarations", ajoute la fondatrice du Centre de référence sur les agressions facilitées par les substances (Crafs), la plateforme d'information et d'accompagnement des victimes de soumission chimique.
Théo Willeman, toxicologue au CHU de Grenoble, a traité récemment trois dossiers de soumission chimique sur personne âgée, "dont l'un a été jugé en 2025", rapporte-t-il à l'AFP.
Dans cette affaire, la fille de la victime, une vieille dame de 91 ans, ajoutait chaque matin dans son jus d'orange du loprazolam, un somnifère, pour mieux lui soutirer de l'argent et occuper sa maison sans son accord.
La nonagénaire "a manqué une prise, une fois, et elle a eu assez d'énergie et de force pour prévenir les gendarmes", raconte cet expert près de la Cour d’Appel de Grenoble. L'analyse du jus de fruit avait révélé une concentration permettant d'estimer une dose dans le verre d'au moins sept comprimés.
- Cheveux blancs -
Un coup de chance car, en général, les victimes agressées à domicile "ne sont pas forcément en contact récent avec le monde extérieur et ça peut être assez long de mettre en évidence" les faits, souligne Théo Willeman.
Une difficulté qui vaut aussi pour les personnes âgées en institution, où des administrations abusives de médicaments peuvent elles aussi passer inaperçues.
En 2017, un infirmier de nuit a été mis en cause pour avoir administré des psychotropes (somnifères, anxiolytiques, calmants) à une dizaine de patients, souffrant notamment d'Alzheimer, à l'hôpital gériatrique parisien de Sainte-Périne, pour les maintenir au calme.
Sollicité dans cette affaire, Jean-Claude Alvarez, toxicologue à l’hôpital de Garches (Hauts-de-Seine), se souvient d'une analyse des cheveux "très compliquée, très lourde", les victimes prenant "beaucoup de médicaments". Il avait alors fallu "faire la part des choses" entre les traitements qui leur étaient prescrits et les substances qui n'en faisaient pas partie.
Autre difficulté pour les toxicologues: l'analyse des cheveux blancs. "Ils fixent un peu moins les médicaments que les cheveux plus pigmentés, donc on retrouve des concentrations plus faibles", explique Théo Willeman.
"Il peut y avoir des cas où on va rendre malheureusement des résultats négatifs alors même qu'il y a eu une administration" de substances, dit-il.
- Mobile aussi sexuel -
Avec l'âge, la perte de mémoire peut aussi compliquer le repérage d'une éventuelle soumission chimique. "C'est admis qu'on perd un peu la tête" en vieillissant, souligne Pascal Kintz, toxicologue à l'IML de Strasbourg.
"C'est vraiment quand il se passe quelque chose d'inhabituel, un accident, que ce soit une dépression respiratoire, une chute, un malaise particulier que l'on mène parfois des analyses toxicologiques et qu'on le découvre. Donc c'est évidemment très sous-rapporté".
Leïla Chaouachi met également en garde contre le risque de sous-estimer les cas de soumission chimique à caractère sexuel, en se focalisant sur les seuls mobiles financiers ou sur la volonté de se soustraire aux soins.
"C'est un impensé que les personnes âgées disposent de leur corps, ont des désirs et peuvent faire l'objet de fétichisme et de prédation", dit-elle.
Gisèle Pélicot, assommée aux anxiolytiques par son ex-époux Dominique qui l'avait violée et livrée à des dizaines d'inconnus recrutés sur internet pendant près de dix années, "avait fait le tour des médecins, des neurologues, y compris des gynécologues" pour évoquer ses pertes de mémoire, rappelle la pharmacologue.
"Il n'est pas impossible que cette hypothèse de violence sexuelle ait été d'emblée écartée parce qu'il s'agissait d'une personne âgée", souligne-t-elle.
Par Alexandre HIELARD / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP
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