A l'armée, "faire la sieste, ça s'apprend". Devant un PowerPoint, un médecin en treillis détaille les différents types de repos qu'un soldat peut planifier pour mieux assurer ses missions, en limitant les risques d'accidents et les conséquences pour la santé.
Face à lui, une dizaine de militaires, yeux rougis ou tête dans la main, qui luttent pour rester concentrés. Il est 11H00 et cela fait bientôt 30 heures qu'ils n'ont pas dormi. Ils vont rester éveillés 46 heures au total.
Durant cette période, ils devront enchaîner exercices physiques de jour comme de nuit: parcours d'obstacles, orientation en piscine, tirs lasers, conduite sur ordinateur... Des cours sur les techniques d'endormissement ou l'hygiène du sommeil leur seront aussi dispensés, à tête reposée.
L'armée française fait de la fatigue un "véritable enjeu" dans les conflits contemporains, où il faut "durer, décider et agir dans des conditions toujours plus exigeantes". Elle proscrit l'usage de médicaments, contrairement à d'autres pays.
Parmi les stagiaires, Marine, 32 ans, navigateur timonier dans la Marine nationale. Elle part régulièrement en missions, qui durent de un à six mois. Sur les navires, les militaires sont postés en rythme de quart.
"Les deux premiers mois on est dans l'euphorie, contents de partir, tout va bien", raconte-t-elle à l'AFP. Mais "la fatigue s'accumule et grandit", rendant les marins "moins attentifs sur des détails et parfois plus irritables", même si la sieste est un rituel sanctuarisé sur les navires.
Aujourd'hui, "comme dans les autres milieux professionnels", les "discussions autour du sommeil sont de plus en plus décomplexées dans l'armée". "Quelqu'un qui va dormir n'est pas vu comme un faible", poursuit le médecin en chef à l'Institut de recherche biomédicale des armées (Irba), qui préfère rester anonyme.
Plusieurs facteurs dégradent la qualité du sommeil des militaires: travail de nuit fréquent, impact des missions et "opex" (opérations extérieures) dans des environnements très chauds ou froids, nuits dans des environnements inconfortables...
Malgré tout, il reste un "manque de connaissances" dans la communauté militaire sur le sujet, assure Fabien Sauvet, professeur à l'Irba, lors d'une récente conférence à l'Académie militaire des sports de Défense, située à Fontainebleau, insistant sur l'intérêt de se former.
Avec les conflits de haute intensité, les phases de combat où les militaires dorment peu ou pas, sont appelées à "durer, se répéter", poursuit-il.
- "Situations exceptionnelles" -
En revanche, la France a fait le choix "fort" d'encadrer strictement l'usage de médicament par les militaires, dit le médecin.
Une instruction ministérielle de 2015 précise ainsi que les soldats peuvent utiliser des comprimés de "caféine à libération prolongée", qui permettent une délivrance de caféine pendant 4 à 6 heures, utile pour les pilotes n'ayant pas accès à une cafetière par exemple.
Le Modafinil, médicament "éveillant" utilisé dans le traitement de la narcolepsie et distribué aux soldats français lors de la guerre du Golfe de 1991, ne peut être utilisé que dans "des situations exceptionnelles de survie", ajoute-t-il. "Des pilotes en ont dans leurs sièges éjectables, par exemple".
Des médicaments pour dormir peuvent aussi être prescrits dans certains cas précis, s'il faut dormir le jour par exemple.
Dans d'autres armées, l'usage des médicaments est assumé. Récemment, des médias ont évoqué l'utilisation de Modafinil par des pilotes israéliens pour assurer de longues missions de vol au début de la guerre en Iran.
D'autres revoient leur stratégie, comme les Ukrainiens. Après quatre ans de guerre déclenchée par la Russie en 2022, ils estiment que les "risques de prendre ces médicaments sont supérieurs aux bénéfices", expose le professeur Sauvet.
Risque accru de maladies, de blessures, mais aussi de mauvaise décision, détaille-t-il. Des effets indésirables "majeurs", comme des risques "d'addictions et troubles psychiatriques", peuvent aussi apparaître à long terme.
Des travaux sont aussi en cours pour faire en sorte que la mémoire soit moins altérée en dette de sommeil. Des pays remplacent ainsi une heure d'activité physique hebdomadaire par un entraînement cognitif, souligne le professeur Sauvet, ce qui peut être précieux pour les pilotes utilisant des systèmes d'armes complexes, ou les réservistes sans entraînement régulier.
Par Tiphaine LE LIBOUX / Fontainebleau (France) (AFP) / © 2026 AFP