Jean-Baptiste Rivoire : "Plus de la moitié des réalisateurs de documentaires s’autocensurent"

Jean-Baptiste Rivoire, journaliste d’investigation, à la tête de Off Investigation, auteur de "L’Élysée et les oligarques contre l’info" (Éditions Les Liens qui Libèrent), était l’invité de “Bercoff dans tous ses états".

Jean-Baptiste Rivoire
Jean-Baptiste Rivoire, invité d'André Bercoff sur Sud Radio.

La mainmise du "grand capital" sur la presse en France, est-ce un phénomène récent ? Et quelle est la part de l'autocensure des journalistes dans notre pays ? Autant de questions qu'André Bercoff a posées à Jean-Baptiste Rivoire.

 

Jean-Baptiste Rivoire : "Si un candidat à la présidentielle ne montre pas patte blanche aux milliardaires, il a peu de chances d’être élu"

"Si vous laissez 5 ou 6 milliardaires prendre le contrôle de 90% de la presse privée en France, ils vont avoir tendance à utiliser leurs médias pour peser sur la décision politique, voire pour pousser l’opinion à voter pour tel ou tel candidat. Ce n’est pas nouveau, mais c’est embêtant. Dans l’entre-deux-guerres, dans les années 30, lorsque les industriels possédaient la presse, on appelait ça la presse d’argent. Et bien, quand la Seconde guerre mondiale est arrivée, la presse d’argent était dans la collaboration avec l’Allemagne nazie. C’était moyennement brillant en termes d’éthique, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est pour ça qu’en 1944, de nouvelles règles ont été instaurées pour rétablir l’indépendance des rédactions et des journalistes.

Aujourd’hui, on est revenus à cette situation où 5-6 milliardaires utilisent la presse soit pour pousser leurs intérêts, soit pour pousser les candidats politiques qui les arrangent. Aujourd’hui, si un candidat à la présidence de la République ne montre pas patte blanche à ces 5-6 milliardaires pour qu’on le soutienne médiatiquement, il ou elle a peu de chances d’être élu(e). En 2007, Paris Match a fait élire Nicolas Sarkozy. En 2017, Emmanuel Macron l’a refait avec la même chargée de communication, Michèle Marchand, qui, en 2007, était au service de Nicolas Sarkozy. Ils font les mêmes Unes du couple présidentiel en maillot de bain", a déclaré Jean-Baptiste Rivoire.

"France Télévisions, avec ARTE, sont désormais les seuls à pouvoir faire des documentaires en France"

L’autocensure des journalistes, est-ce quelque chose de très présent aujourd’hui ? "Évidemment, il y a une énorme part d’autocensure. Quand mes confrères d’iTélé se sont mis en grève en 2016 pour demander de travailler dans le cadre d’une charte déontologique et que Bolloré a campé sur ses positions pendant six mois en disant ‘on s’en fiche, de toute façon c’est nous qui allons gagner’, certains ont perdu leurs boulots. Donc, évidemment que certains s’autocensurent, il faut bien payer un loyer. J’avais ce matin au téléphone Élisabeth Drévillon, la patronne de La GARRD, un syndicat de 150 réalisateurs de télé. Ils ont fait un sondage auprès des réalisateurs qui font les documentaires qui passent en France aujourd’hui. Plus de 50% ont répondu qu’ils s’autocensurent. Avant même d’envoyer des projets aux chaînes de télé, notamment France Télévisions et ARTE, ils s’autocensurent, car il y a tout un tas de sujets qui ne passeront pas. Cela se passe discrètement, personne ne le voit, personne ne le sait", a répondu Jean-Baptiste Rivoire.

"J’ai travaillé 10-15 ans à Canal+ dans l’investigation. Il se trouve qu’on était un petit pôle d’enquêtes avec une petite marge de liberté éditoriale, parce que c’était financé par les abonnés plus que par les annonceurs. Et il y avait une petite émulation : quand Canal+ a créé 90’ Enquêtes, France Télévisions a créé Pièces à conviction et Complément d’enquête. Quand Vincent Bolloré est arrivé aux commandes, il a restreint la liberté de cette chaîne en termes d’investigation. Du coup, France Télévisions, avec ARTE, sont désormais les seuls à pouvoir faire des documentaires en France", a déclaré Jean-Baptiste Rivoire.

 

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