Élisabeth Lévy - Souriez, priez, pensez : vous êtes fichés !

Les 40 000 personnes faisant l'objet d'une surveillance et d'un fichage accrus parce qu'ils présentent un danger pour la sûreté de l'État pourront désormais être fichés aussi pour leurs opinions et leurs convictions. Du moins, légalement, car depuis toujours, ces méthodes de barbouzes existent pour nous protéger.

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Parlons d’un décret qui élargit les possibilités de fichage.

En fait, il s’agit de trois décrets discrètement publiés au Journal officiel vendredi dernier. Ces derniers concernent trois fichiers utilisés par les services de renseignements. Chacun contient environ 40 000 noms de personnes présentant un danger pour la sûreté de l’État. 

Désormais, ces fichiers pourront collecter des informations, non plus seulement sur les activités politiques mais aussi sur les opinions politiques, les convictions philosophiques et religieuses. Ainsi que des données sur la santé, notamment psychiatrique, et sur les voyages effectués. 

Quel est l’objectif de ces changements ? 

Il s’agit d’améliorer l’efficacité de la lutte anti-terroriste. Pour exemple, l’un des trois fichiers est utilisé pour les enquêtes préalables à certains recrutements dans la fonction publique. Les nouvelles dispositions auraient peut-être permis de repérer Mickaël Harpon, le tueur de la Préfecture de Police. 

Tout de même, n’est-ce pas inquiétant en termes de libertés ? 

Beaucoup de militants nous voient en effet entrer dans l’ère du fichage généralisé. Des craintes excessives selon moi car, dans le monde de l’exhibition généralisée, une grande partie de ces données sont publiques. La plupart des gens adorent exposer leurs opinions et leurs voyages. Puis, Big Brother est fauché. Après chaque attentat, on découvre plutôt un déficit de surveillance et de repérage des individus radicalisés. 

Finalement, vous approuvez ces décrets ? 

Pas complètement. Comme tous les Français, je souhaite ardemment que l’État puisse mieux nous protéger contre le terrorisme islamiste. N’en déplaise aux belles âmes, très sourcilleuses sur les droits de nos ennemis, de même que le scorpion pique, les services surveillent, c’est dans leur nature. 

Cependant d’après la CNIL, ces informations étaient déjà collectées. Il s’agit donc de légaliser des pratiques en vigueur. 

C’est là que le bât blesse. Dans un livre intitulé « Sans la liberté », l’écrivain François Sureau appelait l’État à suivre la devise des jésuites : Péchez mais ne corrompez pas les principes. Que l’État prenne quelques libertés avec le droit ne devrait pas nous empêcher de dormir et devrait peut-être même nous aider à mieux dormir. Mais à rebours de l’idéologie de la transparence, certaines pratiques gagnent à être discrètes et secrètes. Dans un État bien tenu, il est des barbouzeries nécessaires. Ce n’est pas une raison pour le crier sur les toits.