Élisabeth Lévy - "Sommet de la loufoquerie adminstrative dans nos théâtres"

Cela ne vous aura pas échappé : il y a bien du public dans nos salles de spectacle. Enfin, quel public ! Ce sont des figurants, autrement dit des intermittents du spectacle, qui feignent les réactions spontanées. Quant à vous, vaccinés ou pas, immunisés ou pas, vous devrez attendre que Roselyne Bachelot se résolve à faire place belle à la culture.

Les théâtres sont vides, ou presque, puisque seuls les intermittents du spectacle sont autorisés à jouer le public. (HolgersFotografie / Pixabay)

 

Les théâtres sont certes fermés mais pas vidés de toute vie humaine.
En attendant la possible réouverture - Roselyne Bachelot a autorisé des concerts-tests -, des spectacles
sont joués, pour la télévision ou pour des représentations à distance : vous achetez votre billet et vous voyez le spectacle en direct et sur écran.
L’ennui, c’est qu’un spectacle sans applaudissements, sans rires, sans réactions de la salle, bref, un spectacle sans public, ce n’est pas vraiment un spectacle. Pour les comédiens comme pour les spectateurs. Si vous regardez Phèdre derrière un écran affalé sur un canapé avec votre bol de pop-corn, entendre des rires, des voix et des raclements de gorges de vos voisins virtuels est supposé parfaire l’illusion. Vous serez au théâtre.

Mais le public est interdit...
À la télé, on peut éventuellement tricher en ajoutant de faux applaudissements et de faux rires au montage. Mais pour les représentations en direct et les grands shows où l’ambiance fait partie du produit, ça ne marche pas. On paye donc des figurants pour jouer les spectateurs, de sorte qu’on a un simulacre de public. Intéressante mise en abîme.
Vendredi, aux Victoires de la musique sur France 2, beaucoup de téléspectateurs se sont étonnés d’entendre des applaudissements enthousiastes et de voir l’assistance se trémousser sur les chansons de Biolay. Laury Thilleman, co-animatrice de la soirée a précisé qu’il s’agissait de figurants (au nombre de 200) et que les mesures-barrières avaient été scrupuleusement respectées (et aucun animal torturé tant qu'on y est).
Autre exemple pêché sur Twitter : une annonce du théâtre de la Michodière pour recruter des intermittents dans le cadre de la captation de la pièce « Ami » avec Kad Merad. La mission ? « Applaudir, mettre de l’ambiance, suivre les consignes du chauffeur de salle ». Ah la magie du public...
Les qualités recherchées sont les suivantes : « être vif, réactif, avoir de l’humour et rire fort. 12 euros brut de l’heure, prime de précarité et congés inclus ». Au moins, ça donne du travail à des intermittents, oui, quoi qu’il serait peut-être sage d’en inciter certains à changer de voie. On aimerait qu’un auteur satirique tire une pièce de ce sommet de loufoquerie administrative. On ne peut pas faire venir un public payant, mais un public payé c’est bon. C’est la même activité, mais pour les uns c’est du travail, c’est permis, pour les autres c'est un plaisir, interdit. Logique. En bref, si vous voulez aller au théâtre vous n’avez qu’à faire intermittent.