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Nicolas Princen : "La plupart des Compagnons de la Libération ne savaient même pas que de Gaulle existait"

DÉCRYPTAGE SUD RADIO - À travers Leçons de courage (Fayard), Nicolas Princen donne la parole aux derniers Compagnons de la Libération qu’il a rencontrés à partir de 2009. Ces entretiens, réalisés alors qu’il ne restait qu’une poignée de témoins de la France libre, retracent les parcours de jeunes hommes et femmes qui choisirent la Résistance et le combat aux côtés du général de Gaulle au moment où la défaite semblait inéluctable.

Nicolas Princen
Nicolas Princen, invité de Périco Légasse dans "La France dans tous ses états"

Invité de Périco Légasse dans "La France dans tous ses états" sur Sud Radio, l’ancien conseiller de l’Élysée revient sur l’origine de cette démarche de mémoire. En quête de modèles et de repères à l’âge de 24 ans, il explique comment ces rencontres ont nourri sa réflexion sur l’engagement, le courage et la capacité d’une minorité à s’opposer à la résignation. Un témoignage qui interroge aussi la transmission de l’héritage de la France libre aux nouvelles générations.

"Je cherchais des modèles de sagesse et de courage"

Périco Légasse : Pourquoi avoir décidé, à cette période de l'histoire, d'inventorier ces derniers témoignages des gloires de la France ?

Nicolas Princen : Je suis allé à la rencontre des derniers compagnons Français libres en l'an 2009, donc ça remonte à un certain temps. Et à l'époque j'étais tout jeune, j'avais 23-24 ans, et je crois que, profondément, je cherchais des modèles. J'étais à ce moment dans la vie où on se demande ce qu'on va faire, comment s'orienter, comment essayer de se rendre utile à la société, alors qu'on ne sait encore pas faire grand-chose à cet âge-là. Et comment vivre une vie passionnante, engagée et utile ?

Ce n'est ni ma famille ni mes études encore moins, qui m'ont amené à m'intéresser aux Compagnons de la Libération. Mais c'est vrai que quand je me suis retrouvé à 24 ans comme conseiller du président de la République sur des sujets qui étaient des sujets nouveaux, de nouvelle génération, qui étaient les nouvelles technologies, je ressentais le besoin de remplir en quelque sorte mon arrière-boutique, de me construire un bagage beaucoup plus fort pour prendre des décisions au quotidien et essayer de me rendre utile à la cause et à la mission qui était la mienne.

Et c'est vrai qu'à un jeune âge, je cherchais vraiment des modèles non seulement de sagesse, d'expérience, mais aussi de courage. Et donc, je lisais la nuit l'histoire de France. J'ai lu les mémoires du général de Gaulle, parce que je le croisais tous les jours en portrait près du Salon vert du Palais de l'Élysée. Et ce qui m'a marqué dans cette histoire, c'est les Compagnons de la Libération. Mais c'est aussi de se replonger dans les années 1930 et 1940 et et comprendre comment la France s'était mise dans une telle position de faiblesse. Et il y a un point qui a retenu mon attention à l'époque, puisque j'étais en charge des nouvelles technologies : c'est comment de Gaulle avait diagnostiqué dans les années 1930 que la France était en train de prendre un retard intellectuel, technologique dans la non-adoption de la mécanisation.

Donc, pendant toutes les années 1930, il a essayé de travailler à faire comprendre aux élites françaises qu'il fallait changer de logiciel et qu'il fallait moderniser notre armée. Et, derrière, toute notre industrie et notre économie. Et ce type de sujet-là me heurtait. Je me disais : "Tiens, quand un pays rate un virage technologique, voilà ce que ça peut coûter, surtout quand le reste du monde, ne serait-ce que notre voisin, est très dynamique et agressif".

"À chaque fois que je sortais d'un entretien, je me disais qu'il fallait conserver cette matière"

Nicolas Princen : Et quand j'ai découvert cette histoire des Compagnons de la Libération, je me suis aperçu que le général de Gaulle avait fait le "casting". Il avait choisi les 1.038 personnes qui s'étaient engagées à 18, 19 ou 20 ans, et qui étaient de fait les héros irréprochables, héros absolus de cette guerre, qui a quand même été, pour l'essentiel, une défaite pour la France. Mais qu'il y a eu de la victoire au sein de cette défaite avec des personnes qui se sont engagées au bon moment, qui ont pris la bonne décision avec un mélange de passion, d'innocence, mais aussi de raison. Et qui, de fait, ont mené une guerre incroyable. Et c'est vrai que le jeune homme que j'étais avait besoin de sagesse, mais aussi d'esprit d'aventure. Et c'est vrai que ça a été une aventure incroyable que celle de la France libre, de ceux qui se sont engagés avec de Gaulle et qui sont ensuite allés combattre sur trois continents pendant 4 ans. C'est comme ça qu'ils ont vécu leur jeunesse, et j'ai trouvé ça extraordinairement inspirant.

Quand j'ai vu que certains d'entre eux étaient encore vivants en 2009, - il en restait une trentaine, dont une vingtaine de valides, - je me suis précipité dans l'urgence en me disant 'je veux les rencontrer'. Quand j'ai commencé à les rencontrer, je me suis dit "il faut que j'enregistre ce qu'ils me disent". Parce que non seulement les mots, mais aussi les gestes et ce qu'ils ont dans les yeux, me donnent tellement de leçons, me donnent tellement de force. À chaque fois que je sortais d'un entretien, je me disais qu'il fallait conserver cette matière et trouver une façon de la transmettre à mes pairs, mais aussi aux nouvelles générations.

"Leur choix disait très largement et très fort qu'une alternative était possible"

Périco Légasse : Est-ce que, comme dit Régis Debré, l'âme française est morte le 17 juin 1940, ou est-ce que ces 9 personnes vous ont assuré qu'elle vibrait encore ?

Nicolas Princen : Eux, ils incarnaient, ils ne théorisaient pas. Ils incarnaient le fait que la bonne solution, le bon engagement a existé. Et donc, sans faire aucune leçon d'histoire, leur choix disait très largement et très fort et très haut qu'une alternative était possible. Et qu'au moment où beaucoup se sont désengagés ou ont abandonné le combat, il a existé une minorité de gens, de jeunes hommes et de jeunes femmes, qui ont dit "non", qui se sont sentis heurtés et qui ont voulu s'engager pour cette mission complètement dingue, dont ils ne percevaient même pas les contours. Ils ne savaient même pas, pour la plupart, que de Gaulle existait. Le 18 juin, très peu ont entendu l'appel de de Gaulle, qui est intervenu en plein exode.

Donc, il est toujours possible d'aller contre l'opinion dominante, d'aller contre la passivité de l'époque, et il est toujours possible de s'engager et de trouver une voie qui sera la bonne. Et en général, cette voie, - c'est ça, le problème dans la vie pour un pays comme pour chaque individu, - c'est une voie difficile, c'est une voie risquée, c'est une voie dans laquelle on ne peut pas savoir à l'avance ce qui va se passer.

Et les Français libres ou les futurs Compagnons qui s'engagent en 1940, ce sont des gens qui ne savent même pas où ils vont aller. Ils ne savent même pas comment quitter le territoire, parce que le territoire est fermé : toute personne qui quitte le territoire après ordre du maréchal Pétain devait être normalement condamnée à mort, condamnée par contumace. Donc, ils ne savent pas comment partir. Quand ils arrivent à partir, ils ne savent même pas où ils vont : est-ce que le bateau va en Afrique du Nord où est-ce qu'il va en Angleterre? Quand ils arrivent en Angleterre, ils ne savent pas où aller. Ils arrivent à Liverpool pour certains. Comment aller à Londres ? Est-ce qu'il faut aller à Londres ? Je ne sais pas où aller. Est-ce que je rejoins l'armée anglaise pour continuer à me battre, parce que c'est ça que j'ai envie de faire ? Est-ce qu'il y a des Français quelque part ?

https://www.youtube.com/watch?v=xbgcDRB31-E&t=1074s

Cliquez ici pour écouter l’invité de Périco Légasse dans son intégralité en podcast.

Retrouvez “Le face à face” de Périco Légasse chaque jour à 13h dans "La France dans tous ses états" sur Sud Radio.

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