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Entre sa présentation et son adoption deux ans plus tard, la proposition de loi visant à lutter contre les dérives de l'industrie textile a été largement détricotée. Au détriment des acteurs étrangers, chinois en tête. Pékin dénonce un texte discriminatoire et menace désormais la France de mesures de rétorsion.
« Réduire l'impact environnemental de l'industrie textile » : sur le papier, la proposition de loi (PPL) définitivement adoptée le 29 juin par le Sénat a un objectif clair, en plus d'être difficilement contestable d'un point de vue politique ou même moral. Un objectif qui n'a pas varié pendant les deux ans qui auront été nécessaires à l'adoption du texte, dont l'intitulé – et donc la finalité – n'a, lui non plus, pas bougé d'une virgule. Sur le papier.
En réalité cependant, il y a un fossé qui s'est agrandi avec le temps entre l'ambition de départ – réduire l'impact environnemental de l'industrie textile dans son ensemble – et celle du texte finalement adopté par les parlementaires. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter la propre porteuse de la PPL, la députée Cécile Violland (Horizons), qui se félicitait la veille du vote de ce que la France devienne « le premier pays européen à se doter (d'une loi) contre les dérives de la mode ultra-express ».
Subtil, le glissement sémantique est pourtant lourd de sens. Car dans la bouche même de celle qui a défendu ce texte de loi, ce n'est donc plus « l'industrie textile » qui est visée par celui-ci, mais seulement, et uniquement, « la mode ultra-express ». Comprendre : Shein, Temu et les plateformes asiatiques du même acabit ; et non les autres marques de fast-fashion qui, elles, vont pouvoir continuer à polluer sans encombre. Autrement dit, l'ambition initiale de la PPL a été détricotée au fil du temps, et le texte supposé porter un coup fatal à la fast-fashion a, semble-t-il, rétréci au lavage.
Greenwashing ?
Il y avait pourtant matière à légiférer. A elle seule, l'industrie de l'habillement est responsable de 2% à 7% des émissions mondiales de CO2 ; un chiffre à garder en tête alors que brûlent les forêts en Europe et, désormais, en Amérique du Nord. Bien conscients de leur impact environnemental, les industriels du textile – toutes familles de vêtements confondues : prêt-à-porter, luxe, bas-de-gamme – tendent précisément depuis plusieurs années de « verdir » si ce n'est leurs pratiques, du moins leur image de marque. Quitte, parfois, à céder à la tentation du greenwashing.
En effet, « les entreprises du secteur de l’habillement multiplient leurs engagements en matière de développement durable », relève une étude menée par le Deutsche Welle (DW) en collaboration avec le Réseau européen de data journalisme (EDJNet), « mais une part importante de ces objectifs est reportée à un avenir lointain, ce qui rend difficile d’en vérifier le respect ». Or ce sont bien ces mêmes entreprises qui produisent à bas coût et de manière polluante au Bangladesh, au Cambodge ou encore, comme les marques Armani, Moncler ou Lacoste, en Tunisie.
A l'autre bout de la chaîne, coté consommateur, ce sont encore et toujours les mêmes marques « françaises » ou « européennes » que l'on retrouve prioritairement dans le shopping bag des fashionistas de France et d'Europe. D'après une récente étude, les cinq marques les plus choisies en volume de transaction par les clients français étaient, en 2025, Kiabi, Primark, Decathlon, Tissaia (Leclerc) et Gémo – et non Shein ou Temu. Un constat qui se vérifie également en fin de cycle de vie, seuls 5% des vêtements vendus en ressourceries provenant de l'ultra-fast-fashion ; et 95% provenant, donc, de la mode classique.
Mis bout à bout, ces chiffres dessinent un constat implacable : c'est bel et bien l'industrie de l'habillement dans son ensemble, et la fast-fashion « traditionnelle » en particulier, qui participent dans une écrasante mesure aux « dérives » légitimement ciblées par la loi récemment adoptée. « Leurs pratiques d'incitation à la surconsommation et leurs modes de production sont identiques » à ceux des plateformes chinoises, relève auprès du média Reporterre Pauline Debrabandère, de l'association Zero Waste France, selon qui « Shein n'a rien inventé ».
Ce décalage entre l'objectif officiellement poursuivi par les promoteurs de la PPL et un texte de loi largement vidé de sa substance explique la déception, pour ne pas dire le désarroi, de nombreux observateurs du dossier. « On ne peut pas laisser passer entre les mailles du filet les acteurs de la fast-fashion traditionnelle », déplore encore Pauline Debrabandère, qui avec plusieurs associations dénonce le glissement progressivement opéré d'un texte à visée environnementale vers une loi explicitement protectionniste.
Ce reproche n'est désormais plus seulement formulé par des ONG ou des parlementaires français. Pékin a officiellement dénoncé un dispositif qu'il juge discriminatoire à l'égard des entreprises chinoises et contraire aux principes du libre-échange. Les autorités chinoises estiment que cette législation portera atteinte non seulement aux intérêts de leurs entreprises, mais aussi à ceux des consommateurs français, et ont averti qu'elles se réservaient le droit de prendre des « mesures nécessaires de rétorsion » si leurs intérêts étaient lésés.
« Déception totale »
C'est bien là tout le nœud du problème. Comme l'explique à LCP le député Romain Eskenazi, « le texte a été totalement détricoté (…) : les articles fondamentaux, qui auraient pu permettre de protéger notre environnement, nos consommateurs et notre économie, ont disparu ». Et l'élu socialiste d'enfoncer le clou : « je ne comprends pas la position d'un certain nombre de nos collègues qui tiennent de beaux discours pour défendre l'économie française, mais qui ont petit à petit détricoté cette loi. (…) La déception est totale ».
Au terme de son parcours parlementaire, la proposition de loi semble ainsi cumuler les paradoxes. En limitant son champ d'application aux plateformes chinoises, elle réduit considérablement sa portée environnementale, alors même que l'essentiel des volumes consommés en France provient toujours de la fast-fashion traditionnelle. Dans le même temps, le futur malus écologique risque de renchérir le prix des vêtements les plus accessibles pour les consommateurs, sans garantir une réduction significative de l'empreinte carbone du secteur. Enfin, ce texte, présenté à l'origine comme une réponse écologique aux dérives de l'industrie textile, est devenu un sujet de tension diplomatique. Les menaces de représailles formulées par Pékin illustrent le risque de voir une loi environnementale se transformer en contentieux commercial.
Cet article n'est pas rédigé par la rédaction de Sud Radio