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Scandale du chlordécone aux Antilles : cinquante ans de déni et de contamination enfin reconnus

Par Thomas Rannou

DÉCRYPTAGE SUD RADIO - C’est un tournant historique pour les Antilles. Après des décennies de controverses et de mobilisations, le Parlement reconnaît la responsabilité de l’État dans le scandale du chlordécone.

Vingt ans durant, le chlordécone a servi à traiter les bananes aux Antilles.

C'est la fin d'un déni qui n'a que trop duré ! Cette reconnaissance était attendue depuis des décennies par les habitants de Guadeloupe et de Martinique, c'est désormais chose faite.

Ce mardi 2 juin, le Parlement a adopté définitivement une proposition de loi reconnaissant la "part de responsabilité" de l'État dans le scandale du chlordécone, ce pesticide utilisé massivement dans les bananeraies antillaises malgré les alertes répétées sur sa toxicité. Le texte inscrit également la dépollution des territoires et l'indemnisation des victimes parmi les objectifs de l'action publique.

Un pesticide utilisé malgré les alertes

Pour comprendre, revenons au point de départ. Le chlordécone, cet insecticide utilisé pour lutter contre le charançon du bananier, a été autorisé en France à partir de 1972. À partir de cette année, il a été employé dans les plantations de bananes de Guadeloupe et de Martinique, et ce jusqu'en 1993... soit bien après que sa dangerosité ait été établie. Les États-Unis avaient en effet interdit la molécule dès 1977 après plusieurs intoxications de travailleurs et des pollutions environnementales majeures. D'autres pays suivront rapidement.

Malgré ces alertes, les autorités françaises renouvellent les autorisations de mise sur le marché. Selon plusieurs décisions de justice et rapports administratifs, l'État disposait pourtant d'éléments lui permettant de mesurer les risques sanitaires et environnementaux liés au produit.

Des traces de chlordécone dans le sang de 90 % de la population adulte

Cet insecticide présente notamment une particularité redoutable : sa très forte persistance dans l'environnement. Plus de trente ans après son interdiction, les sols, les rivières, certaines zones maritimes et une partie de la chaîne alimentaire demeurent contaminés. Selon les études de santé publique, plus de 90 % de la population adulte de Guadeloupe et de Martinique présente des traces de chlordécone dans le sang.

La molécule est notamment associée à une augmentation du risque de cancer de la prostate, ainsi qu'à des troubles du développement chez l'enfant et à des risques accrus de prématurité.

Au-delà des conséquences sanitaires, la pollution a également affecté durablement la pêche, l'agriculture et l'économie locale, certaines zones restant impropres à certaines activités plusieurs décennies après l'épandage du pesticide.

Des décennies de minimisation et de refus de responsabilité

Outre les conséquences sanitaires et environnementales, l'affaire du chlordécone est devenue le symbole d'une longue absence de reconnaissance de la responsabilité de l'État. Pendant des années, les habitants des Antilles, les associations et plusieurs scientifiques ont dénoncé l'inaction des pouvoirs publics, accusés d'avoir minimisé les risques liés au pesticide malgré les premières alertes disponibles dès les années 1970.

Après l'interdiction du chlordécone par les États-Unis à la fin des années 70, son utilisation s'est pourtant poursuivie pendant 16 ans dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique, grâce à plusieurs dérogations accordées par les autorités françaises. Pendant longtemps, les demandes de reconnaissance des victimes se sont heurtées à des réponses floues, largement insuffisantes aux yeux des associations.

Dans les années 2000 et 2010, les gouvernements successifs ont notamment mis en avant l’argument selon lequel les autorisations d’utilisation avaient été délivrées dans le respect des procédures en vigueur à l’époque, et que l’État n’aurait pas disposé d’éléments suffisants pour interdire plus tôt le pesticide

Ce n'est qu'en 2018 que le président de la République, Emmanuel Macron, a reconnu que l'État devait "prendre sa part de responsabilité" dans cette pollution. Une déclaration que là encore, de nombreux collectifs ont jugé insuffisante, loin d'être comparable à une reconnaissance officielle des fautes commises et des conséquences subies par les populations antillaises.

Le non-lieu prononcé dans le volet pénal de l'affaire en 2023 a ravivé ce sentiment d'injustice. De nombreuses victimes ont alors dénoncé l'absence de responsables identifiés malgré l'ampleur de la contamination. L'adoption par le Parlement d'un texte reconnaissant la responsabilité de l'État apparaît ainsi comme l'aboutissement d'un combat mené depuis plusieurs décennies par les associations, les élus locaux et les habitants des territoires concernés.

Une reconnaissance historique, mais quid des réparations ?

Ce vote du Parlement marque ainsi une étape symbolique. Le texte reconnaît désormais officiellement la responsabilité de l'État dans les préjudices sanitaires, environnementaux, économiques et moraux subis par les territoires antillais.

Pour autant, le débat est loin d'être clos. Plusieurs élus et associations estiment que cette reconnaissance doit désormais s'accompagner de mesures concrètes d'indemnisation et de réparation. Une mission d'inspection interministérielle doit prochainement se rendre en Guadeloupe et en Martinique afin de travailler sur les modalités d'un futur dispositif.

Après ces décennies de controverses, le dossier n'est donc toujours pas définitivement refermé. Se pose désormais la question de comment réparer les conséquences d'une pollution qui, selon les scientifiques, pourrait encore marquer durablement les Antilles pendant plusieurs générations.

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