Hier vendredi 22 mai est sorti Héritage, le nouvel album de Pascal Obispo. Sur Sud Radio, l'auteur-compositeur et interprète de renom évoque la construction de son album, comment il a collaboré avec des artistes décédés, son rapport à l’échec ou encore sa vision de l’IA dans la musique.
"Mon album est le contraire de l’intelligence artificielle"
Que signifie le titre Héritage pour vous ? Pourquoi ce mot-là ?
Héritage, c’est l’héritage émotionnel, sentimental et musical. Ce qui m’a construit, c’est la musique. Ça m’a beaucoup aidé dans ma vie et, si je n’avais pas eu la musique, je ne peux pas vous dire ce que j’aurais fait d’autre. J’ai commencé la musique en 1980, mais entre 1966 et 1977, la musique entrait déjà en moi sans que je puisse définir l’impact qu’elle aurait plus tard.
Et cet impact, il est là. J’avais envie de travailler dessus. Donc, au niveau stylistique, il n’y a que des instruments traditionnels, sans synthétiseur. On enregistre tout en live, comme à cette époque. Mon album est le contraire de l’intelligence artificielle. L’idée, c’est vraiment de travailler les instruments. Et puis il y a aussi l’héritage de tous ces artistes, auteurs et compositeurs réunis sur ce volume 2. Il y aura aussi un volume 1 qui sortira en octobre.
"Pour être un bon compositeur, il faut d’abord aimer la personne pour qui on compose"
Comment se construit concrètement un tel projet ?
D’abord, je n’ai rien imposé à personne. Je me suis mis dans la peau d’un compositeur et j’ai essayé de faire au mieux. Je pense que, pour être un bon compositeur, il faut d’abord aimer la personne pour qui on compose. Il faut connaître tout son répertoire et ensuite essayer de créer une chanson.
Ce sont de grands techniciens de la beauté, de l’écriture, de la composition, de la mélodie. Vous vous rendez compte de la prétention qu’il y a à demander à Julien Clerc de venir chanter une de mes chansons ? Et puis finalement, vous vous rendez compte qu’il pense peut-être un peu comme vous, puisqu’il aime aussi vos mélodies. Vous vous retrouvez.
ll y a également des collaborations avec des artistes décédés : Michel Delpech, Philippe Pascal, Daniel Lévy. Comment se prépare-t-on, artistiquement et humainement, à faire un duo avec quelqu’un qu’on a aimé et perdu ?
Je ne l’aurais pas fait avec quelqu’un que je n’ai pas connu. J’ai rencontré Michel Delpech, j’ai écrit une chanson pour lui. Ce n’est d’ailleurs pas celle que j’ai choisie pour l’album. On se souvient d’eux et, comme on les a aimés, on fait au mieux pour que cet héritage soit parfaitement mis en valeur. Comme avec Philippe Pascal, qui était mon idole et qui est devenu, à la fin, mon ami.
"Je suis tout le temps en train d’apprendre"
Travailler avec ses idoles, les côtoyer dans leur intimité, qu’est-ce que ça provoque en vous ?
D’abord, moi, je n’ai jamais été d’égal à égal, comme vous l’avez supposé. Je suis quelqu’un de profondément humble. Même avec toutes les chansons que j’ai pu faire, mon anthologie de la chanson française - 1 700 titres, 60 albums - je m’aperçois que je ne sais rien et que je suis tout le temps en train d’apprendre.
Quand vous rencontrez dans un studio Francis Cabrel ou Julien Clerc, c’est très impressionnant. Presque plus difficile qu’avec Johnny, parce qu’avec Johnny, il fallait surtout lui faire des chansons. Mais avec des auteurs-compositeurs que vous respectez profondément, c’est encore autre chose. Ce sont des génies de la mélodie, de l’écriture, qui ont travaillé avec des artistes incroyables.
Est-ce que le message que vous voulez transmettre à la jeune génération, c’est de ne pas avoir peur de se planter ?
J’ai eu une année incroyable en 1997 : Savoir aimer, Allumer le feu, Sa raison d’être, la tournée Superflu… plus d’un million d’albums vendus.
Quand vous travaillez beaucoup, que vous êtes obstiné, vous pouvez finir par croire que tout ça est normal. Mais en réalité, rien de tout ça ne l’est. Et paradoxalement, quand tout marche, vous ne réfléchissez plus. Vous avancez avec le travail, l’envie, l’obstination. Mais c’est quand vous chutez, quand certaines choses ne marchent pas, que vous apprenez vraiment.
Par exemple, Adam & Ève a été un échec. Pourtant, quand on regarde aujourd’hui, ce spectacle décrivait exactement le monde actuel : un monde coupé en deux, sans nuances. J’étais peut-être trop en avance. Captain Samouraï Flower aussi a été perçu comme un échec. Je parlais déjà de protection de l’environnement, des endroits préservés de l’humanité. On s’est moqué de moi.
"C'est quoi Obispo ? Je n'ai pas la réponse"
Vous avez encore le syndrome de l’imposteur, après cette carrière ?
Oui, bien sûr. Pour Héritage, j’ai composé en pensant à Julien Clerc, à Jonas, à Gabriel, à Renaud… Je n’ai pas composé en me disant : “Je fais du Pascal Obispo.” Ça, c’est le syndrome de l’imposteur. (…) Un jour, on m’a dit : “Il faut que tu fasses du Obispo.” J’ai répondu : “Mais c’est quoi, Obispo ?” Je n’ai toujours pas la réponse.
Faut-il admirer, s’inspirer, s’imprégner des autres pour avancer dans ce milieu artistique ?
Au-delà d’admirer, il faut surtout connaître. Comprendre pourquoi il faut écouter Dark Side of the Moon, le Double Blanc des Beatles, Chopin, le Requiem de Mozart, Duke Ellington avec Frank Sinatra… Comprendre pourquoi il faut écouter Talking Heads ou The Cure.
Il faut être curieux. Vous pouvez ne pas aimer, mais écoutez au moins. Comme un journaliste prépare ses dossiers et ses questions avant une interview, un musicien doit travailler sa culture musicale. Moi, je n’ai pas envie de parler de musique avec quelqu’un qui n’y connaît rien, parce que c’est devenu une vraie compétence.
"L’IA, pour moi, c’est l’anti-création artistique, l’anti-beauté, l’anti-curiosité"
La création artistique est aujourd’hui bousculée de toutes parts : les plagiats, les réseaux sociaux et bien sûr l’intelligence artificielle. Comment regardez-vous tout ça ? Faut-il protéger la création ?
L’intelligence artificielle impressionne par la quantité, pas par la qualité. Je trouve ça nul. Il n’y a pas d’âme, pas d’histoire, pas d’art. C’est juste un mélange de choses déjà existantes. Ce qui compte, c’est le storytelling. Une chanson, je peux la composer en deux ans et demi, mais elle s’est construite pendant soixante ans. Derrière chaque texte, il y a un vécu, un cheminement.
L’IA, pour moi, c’est l’anti-création artistique. C’est l’anti-beauté, l’anti-curiosité. C’est de la facilité. Il n’y a pas la volonté d’apprendre un instrument, de travailler. Quelqu’un qui appuie simplement sur un bouton, pour moi, ce n’est pas un artiste. Un artiste, c’est quelqu’un qui travaille, qui souffre, qui doute, qui a mal aux mains, mal à la tête parfois. (…)
Héritage volume 2 est sorti, et il y aura un volume 1 en octobre. Vous avez dû quitter votre refuge dans le Sud pour assurer la promotion à Paris. Ces quelques jours se sont bien passés ?
Je n’ai pas vu le temps passer. Au début, je n’ai même pas fait le lien entre la mer et le climat parisien, parce que je travaillais tout simplement. J’ai passé ma vie dans des studios ou sur scène. Ça a été un plaisir monumental. Mais maintenant, il me tarde de repartir à la fin du mois. J’ai beaucoup travaillé pour expliquer pourquoi cet album est important pour moi.
C’est un album qui boucle une boucle. Peut-être l’un des meilleurs travaux que j’ai faits, parce que les meilleurs artistes sont venus le partager avec moi. Et s’ils sont venus, c’est peut-être parce qu’ils reconnaissent, de ma part, un travail intéressant.