« On vous a menti pendant des décennies en donnant un bac qui ne vaut plus rien »
Pour Natacha Polony, les mobilisations lycéennes et les débordements récents ne sont pas de simples mouvements d'humeur printaniers. Ils traduisent une souffrance psychologique réelle, engendrée par un système qui a préféré l'illusion à la vérité. Interrogée sur les inquiétudes qui cristallisent autour de Parcoursup, l'ancienne enseignante dénonce un mensonge institutionnel généralisé : « Ce qui vous met en souffrance, c'est le fait qu'on vous a menti pendant des décennies. En vous donnant des notes qui ne correspondaient plus à rien. En vous donnant un bac qui ne vaut plus rien. Et en vous emmenant vers des filières dont on sait très bien qu'elles ne débouchent pas sur des emplois. »
« Il faut fermer les filières qui ne débouchent sur rien ! »
Analysant les origines des contestations notamment nées en Seine-Saint-Denis, elle pointe du doigt l'orientation aberrante des jeunes vers des voies professionnelles ou technologiques du tertiaire totalement saturées : « 50 % des bacs pro, ce sont des filières du tertiaire pour lesquelles il y a moins de 30 % d'insertion professionnelle derrière. Ça veut dire qu'on envoie des jeunes dans des filières dont on sait très bien qu'elles ne débouchent sur rien. Donc il faut les fermer ! »
Pour l'essayiste, cette impasse scolaire se double d'une impasse économique et sociétale globale. Entre chômage des jeunes, crise du logement, pression de l'intelligence artificielle et dépréciation des diplômes, la jeunesse fait face à un sentiment d'absurdité : « Tout ça est totalement aberrant. C'est no future. »
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« Une question de crise tragique des vocations »
Au cœur du malaise scolaire figure la situation critique du corps enseignant. Rejetant l'argument du simple absentéisme, Natacha Polony dénonce l'abandon matériel et moral des professeurs : « Ce n'est pas une question d'absentéisme, c'est une question de crise tragique des vocations (…) Faire en sorte que les enseignants ne soient pas les parents pauvres de notre société. Qu'ils ne soient pas menacés par des parents agressifs. Qu'ils soient soutenus par leur institution. On ne gérera pas la crise des vocations si on ne paye pas correctement ceux qui doivent transmettre le savoir. »
Au-delà du facteur financier, Natacha Polony remet directement en cause le modèle pédagogique infusé depuis des années dans les instituts de formation des maîtres (IUFM / ESPE / INSPÉ). Témoignant de sa propre expérience de professeure, elle dénonce des slogans déconnectés de la réalité du terrain : « J'ai enseigné. Je suis passée par un institut de formation des maîtres où des formateurs m'ont expliqué : "La sanction est un échec de votre pédagogie", et "Vous avez beaucoup plus à apprendre de vos élèves que vos élèves de vous". Donc c'est tout ça qu'il faut inverser. »
« Les éducateurs sont trop souvent devenus irresponsables »
Selon elle, le résultat de cette démission pédagogique et disciplinaire est l'incapacité de certains jeunes à maîtriser leurs impulsions. Évoquant le cas d'un adolescent de 15 ans ayant agressé une femme avec un spray et un briquet avant d'expliquer à la police avoir été « pris par l'adrénaline », l'essayiste s'insurge : « C'est absolument effarant (...) On a depuis des décennies, des adultes irresponsables. C'est-à-dire que les éducateurs sont trop souvent devenus irresponsables. Un parent, il doit accepter de prendre sur lui la frustration de l'enfant. C'est-à-dire qu'il doit lui dire non, et ce n'est pas agréable (…) Or, on a laissé petit à petit s'installer l'irresponsabilité généralisée. Personne n'est responsable de rien. »
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« 8 ministres en 2 quinquennats ! Il faut du temps long »
Pour sortir de ce qu'elle qualifie de « gâchis national », Natacha Polony oppose à la frénésie des réformes cosmétiques un plan de programmation rigoureux et structuré : « l'Éducation nationale a vécu des réformes absolument innombrables qui l'ont déstructurée. 8 ministres en 2 quinquennats. Il faut du temps long. Une loi de programmation de 10 ans. »
« L'urgence, poursuit-elle, c'est de faire basculer les financements vers le primaire parce que c'est là que tout se joue. Nous payons beaucoup trop pour les lycées parce que nous avons pléthore d'options qui coûtent extrêmement cher. »
« Quand on veut un système qui marche, on augmente les salaires de 20 à 30% »
Concernant la revalorisation des salaires de 20 % à 30 % afin d'attirer et de fidéliser les meilleurs profils, Natacha Polony propose de réorganiser le temps de travail en comptabilisant l'ensemble des missions éducatives et d'accorder une hausse salariale significative : « On va se mettre d'accord avec eux pour dire : voilà, on va comptabiliser autre chose que simplement le temps passé devant les élèves (...) Et en échange, on augmente les salaires entre 20 et 30 %. C'est la norme dans les pays développés quand on veut que le système scolaire marche. »
Elle estime par ailleurs que l'Etat devrait faire preuve de davantage de soutien institutionnel : « La première annonce que devrait faire un président de la République ou un ministre de l'Éducation nationale, c'est que quoi qu'il arrive l'institution soutiendra les professeurs et qu'aucun parent ne peut contester la décision d'un professeur. »
« Je suis pour des centres éducatifs fermés »
Pour encadrer les éléments perturbateurs, Natacha Polony a son idée sur la question : la création de structures fermées pour les cas de dérive grave. « Quand vous avez des jeunes de 12 ou 13 ans qui en sont à insulter leurs professeurs, il est en fait déjà trop tard. Alors ceux-là, il faut des structures. Je suis pour des centres éducatifs fermés qui fonctionnent réellement pour les jeunes qui commencent à dériver parce qu'il faut les sortir de leur milieu. »
En conclusion de son intervention, la journaliste insiste sur le fait que la délinquance et la casse doivent être fermement punies, sur le principe du casseur-payeur. « Ceux qui cassent doivent être punis », souligne-t-elle, mais la responsabilité première incombe aux adultes qui gouvernent et éduquent. « Si les adultes sont responsables, alors les jeunes seront incités, eux, à prendre leur responsabilité. Redonner de l'espoir à nos jeunes, c'est d'abord leur raconter comment on va redresser économiquement le pays. »