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Mobilisation lycéenne : le ministre de l’Enseignement supérieur « craint » un embrasement national

INTERVIEW SUD RADIO – Mobilisation lycéenne, Parcoursup, repas à 1€ : Philippe Baptiste, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace était l’invité de Sud Radio. Il a notamment évoqué la possibilité d'un embrasement national, au-delà des revendications lycéennes et étudiantes.

Philippe Baptiste Donald Trump

Jacques Cardoze : Est-ce qu'au sein de l'enseignement supérieur, on s'inquiète de ce qui se passe dans la rue et de cette violence qui nous vient des lycées ?

Philippe Baptiste : « Évidemment. Tout citoyen ne peut que s'en inquiéter. On vit dans un État de droit. Et dans un État de droit, on peut contester, on peut demander d'ouvrir des dossiers, on peut demander à discuter, mais la violence n'est pas un moyen d'expression. Et les images qu'on voit depuis une semaine sont abominables, elles sont inquiétantes et elles sont abominables évidemment. 

Moi je pense évidemment aux forces de l'ordre qui payent un très lourd tribut, mais aussi aux chefs d'établissement, aux professeurs, aux lycéens qui sont des lycéens grévistes ou pas grévistes qui aussi sont blessés par leurs propres blocages. Donc tout ça doit cesser parce que ça n'a aucun sens. C'est pas comme ça qu'on débat. 

Je pense qu'effectivement on a des sujets autour de la jeunesse. Il y a des choses qu'il faut faire et qu'il faut ouvrir, le Premier ministre l'a dit et l'a écrit hier, mais pas avec ce niveau de violence qui est simplement abominable. Et les personnes qui allument le feu et qui continuent à allumer le feu et à souffler sur les braises pour en obtenir un intérêt politique et qui tentent minute après minute de récupérer le mouvement, et je pense évidemment à LFI, celles-là ont une très lourde responsabilité. »

Lycées : "Des fermetures de prévention"

C'est-à-dire une très lourde responsabilité, il faudra qu'ils en soient considérés comme responsables ?

« Je pense que c'est une responsabilité politique, c'est tout. Je ne dis pas autre chose. »

Une grosse manifestation est prévue demain. Étudiants et syndicats sont appelés à se mobiliser. Combien de facs d'abord seront perturbées aujourd'hui ? Quel est l'état des lieux ?

« C'est difficile à dire, mais j'aurais envie de dire : je pense qu'on devrait être dans un mouvement d'une certaine stabilité par rapport aux chiffres qu'on avait jeudi et vendredi derniers, c'est-à-dire une trentaine ou une quarantaine. Alors, pas d'universités, mais de sites. Un site, ça peut être un bâtiment ou ça peut être quelques bâtiments qui sont soit bloqués, soit des fois on fait des fermetures aussi, ce qu'on appelle des fermetures administratives quand on sent qu'on va avoir un moment de tension et puis un risque de débordement et de danger. 

Une fermeture de prévention. Exactement, où on pense qu'il va y avoir des conditions où la sécurité ne sera pas réunie, donc on préfère fermer avant. Et quand je dis 'on', c'est évidemment la responsabilité des présidents. »

Universités : "C'est radicalement différent de ce qu'on voit dans les lycées"

Là ce sont les fermés, mais combien d'universités ont été perturbées jusqu'à présent ? C'est le même chiffre ou pas ?

« Oui, c'est à peu près le même. On est sur un mouvement depuis jeudi où effectivement il y a des étudiants et des lycéens qui manifestent parfois ensemble. C'est vraiment parti, je crois, d'un mouvement lycéen. C'est très clair et c'est assez facile à suivre. Il y a des discussions aujourd'hui entre des lycéens et des étudiants. 

On a des blocages, il n'y a pas eu de violence dans les universités ou très marginalement. Donc c'est radicalement très différent de ce qu'on peut voir dans les lycées. Et je voudrais saluer le travail à la fois des présidents, des enseignants-chercheurs et puis des étudiants aussi parce que jusqu'à maintenant ils ont réussi à canaliser ce débordement. »

Combien d'entre eux pourraient être mobilisés ? Est-ce que vous avez fait des estimations ?

« Non, je ne suis pas capable de vous donner un chiffre. Je pense que ce sera suivi, mais après, je suis incapable de vous donner un chiffre en l’état. »

"Les étudiants ont des revendications très construites"

C'est la grande question : les étudiants vont-ils rejoindre les lycéens et du coup donner un autre visage à ce mouvement qui est déjà très fort ?

« Il y a une différence fondamentale : dans les discussions qu'on a, qui sont quand même très nourries avec les organisations représentatives étudiantes, ce sont des discussions qu'on a depuis très longtemps, qui sont très régulières. Alors on est d'accord sur pas grand-chose, mais on a des discussions et ils ont des revendications qui sont très construites, alors qu'au début, en tout cas du mouvement lycéen, on a tous eu, les observateurs comme les politiques, un peu du mal aussi à attraper les revendications des lycéens. Donc la situation aussi est un peu différente. »

Vous avez le sentiment que les demandes des lycéens n'étaient pas très structurées au tout début du mouvement ?

« Au tout début du mouvement, je pense qu'en tout cas, peut-être qu'elles étaient structurées, mais qu'on avait peut-être du mal à les percevoir comme étant structurées. »

Feuille de route de Lecornu : "C'est le bon timing"

Vous avez reçu les syndicats étudiants et Sébastien Lecornu annonce cette feuille de route. Est-ce que ce n'est pas un peu tard ce matin pour faire des propositions ?

« Non, je ne crois pas. Je pense que c'est le bon moment. Je pense que c'est à la fois un signe de préoccupation parce qu'il y a une situation sociale qui est tendue, mais aussi un signe d'ouverture sur différents sujets qui sont importants pour les étudiants et pour les lycéens surtout. Donc je crois que c'est le bon timing. »

Est-ce que vous craignez un embrasement demain, de voir des affrontements entre ceux qui jouent des rôles très différents finalement, puisqu'on a le sentiment que tous les mouvements étudiants ne sont pas tous alignés ?

« Demain, embrasement au niveau national sur lycéens plus étudiants, oui, je le crains évidemment. Comme tout le monde, je suis vigilant. Je suis aussi vigilant au fait qu'on voit depuis quelques jours, à côté des étudiants et à côté des lycéens, aussi des casseurs, des blacks blocs qui s'infiltrent dans le mouvement, qui sont en général très violents. 

Ce qui pose évidemment pour les forces de l'ordre des difficultés supplémentaires. Et je voudrais quand même souligner aussi que les forces de l'ordre ont fait preuve vraiment d'une très grande proportionnalité jusqu'à maintenant sur un mouvement qui était à la fois dur et avec en face des mineurs. »

LFI a "soufflé sur les braises"

Vous citez LFI comme ayant instrumentalisé ce mouvement. Est-ce que c'est de sa faute s'il y a des casseurs aujourd'hui dans les rangs des lycéens ?

« Ils ont soufflé sur les braises d'une part, ça c'est sûr. Et puis ils essaient de tout récupérer, c'est surtout ça. Et quelque part aussi de voler le mouvement. J'entendais un lycéen qui disait : 'Mais en fait, ils sont en train de nous piquer notre mouvement.' Je pense que c'est quelque chose qu'il faut aussi dire. »

Passons aux revendications des étudiants. Tout d'abord, est-ce que vous pouvez nous confirmer l'abandon des frais annuels pour les étudiants non boursiers inscrits en BTS et en classe préparatoire ?

« Le ministre en charge Édouard Geffray a vraiment confirmé la chose et l'a dit effectivement. »

"Une scolarité, ça coûte 12 000 € par étudiant"

Les étudiants manifestent aussi contre l'augmentation des frais de scolarité pour les étrangers cette fois-ci. Le président de l'École des hautes études en sciences sociales, Romain Huret, a estimé que cette augmentation risquait de renforcer le décrochage français à l'international. Qu'est-ce que vous lui répondez ?

« Que toutes les statistiques démontrent le contraire, et que si vous regardez aujourd'hui les très grands pays attractifs pour l'enseignement supérieur et pour la recherche, ils pratiquent des droits pour les étudiants qui ne sont pas nationaux qui sont infiniment plus élevés que ce qui est proposé aujourd'hui en France. Quand je dis infiniment, on parle en Grande-Bretagne de masters à 20 000 € l'année ou aux États-Unis jusqu'à 100 000 €. 

On parle ici d'une participation, ce qu'on dit aujourd'hui au travers des droits différenciés pour les étudiants internationaux. Et je sais que c'est un irritant pour la communauté universitaire, mais ce qu'on dit aujourd'hui, c'est qu'une scolarité, ça coûte à peu près 12 000 € par étudiant. 

Et ce qu'on demande, c'est une contribution aux étudiants internationaux non communautaires qui viennent étudier en France d'à peu près un quart, et avec des mécanismes qui permettent de déroger à ces droits qui sont extrêmement larges, soit parce que vous êtes boursier, soit parce que vous avez un accord de coopération entre l'université d'origine et l'université d'accueil, etc. Il y a plein de raisons. »

Étudiants étrangers : "Il faut attirer les meilleurs"

Pour être plus précis, vous demandez 3 000 €. Ça c'était ce que permettait la disposition qui est passée au printemps. Mais on sait que c'est ensuite à la discrétion d'une certaine façon des établissements, qu'ils ont un droit d'exonération ? C'était déjà le cas depuis 2019. Vous allez maintenir cette mesure ?

« C'est vrai qu'on a un peu resserré le système en disant qu'il y avait trop d'exonérations nous semblait-il, donc on a un petit peu resserré le système. Mais encore une fois, l'argument qui consisterait à dire que ça nuirait à l'attractivité de la France, honnêtement je n'y crois pas du tout. Ce n'est pas vrai, ce n'est pas le cas. 

Moi je crois qu'il faut attirer les meilleurs, leur donner des bourses, et puis les autres qui veulent venir et qui n'ont pas de bourse, eh bien il faut qu'ils soient capables de vivre en France. Parce que le système actuel, il crée une immense précarité au sein des étudiants internationaux et ça ce n'est pas acceptable. »

Parcoursup est-elle raciste ?

La porte-parole de l'Union étudiante, Sabrina Carbage, dénonce Parcoursup et estime que la plateforme ne traite pas les dossiers de façon égale. Elle dit qu'un étudiant à consonance africaine ou maghrébine a 8 % de chances de moins d'être accepté qu'un non-juif ou asiatique. Parcoursup est-elle raciste ?

« Je n'ai même pas envie de vous dire non tellement ce point est stupide, pardon de dire les choses aussi brutalement. Parcoursup, c'est une plateforme qui concentre beaucoup de stress pour les familles, c'est vrai, parce que c'est le stress de l'orientation, c'est le moment où vous arrivez en terminale et vous vous dites : 'Qu'est-ce que je fais ?' »

Études supérieures : "Dans le système précédent, on tirait au sort"

C'est aussi peut-être parce que le système était beaucoup plus simple avant et que maintenant il y a beaucoup plus de filières ?

« Excusez-moi, mais dans le système précédent, on tirait au sort. Avant, quand il y avait trop de personnes qui voulaient faire la même formation, on n'avait rien trouvé de meilleur que tirer au sort les étudiants. Si on m'explique que c'est simple, ce n'est pas possible. La plateforme aujourd'hui, on entend beaucoup le fait que ce n'est pas transparent, qu'on ne comprend pas. 

C'est une des pistes qui a été mise en avant par Sébastien Lecornu et je pense qu'on a un immense travail encore à faire auprès des lycéens pour leur expliquer. C'est une plateforme numérique, le code est intégralement disponible depuis des années. Ça veut dire que tout le monde peut aller regarder le code. Il y a des conseils qui associent des personnalités de la société civile qui regardent les évolutions, comment se passent les affectations. 

Les indicateurs factuels montrent que la plateforme n'est évidemment ni raciste et fait bien le contraire du tri social. C'est à peu près 20 000 étudiants chaque année qui, grâce à la plateforme et à des quotas mis en place pour les boursiers, donnent des places aux boursiers qu'ils n'auraient pas eues autrement. C'est le contraire. Mais on a perdu le combat de la communication sur cette plateforme et de l'explication. »

Suppression de Parcoursup : "Je n'y suis pas favorable"

C'est donc un manque de transparence ?

« Je pense qu'il y a un travail énorme d’explication et de pédagogie à faire. Et puis il faut continuer à la faire évoluer, et s'il y a de bonnes idées, je serai le premier à les prendre. »

Vous vous inscrivez en faux par rapport à tous ceux qui disent que Parcoursup ne fonctionne pas ?

« On a un peu plus d'un million de candidats sur la plateforme. Le jour des résultats, deux lycéens sur trois ont une solution. En juillet, on avait 90 % des bacheliers qui avaient une solution. C'est un million de personnes. On a un système qu'on peut améliorer, c'est sûr et certain, il faut des propositions qui fonctionnent. Quand j'entends les populistes de tout bord qui nous disent qu'il faut supprimer Parcoursup… 

Et après, concrètement, vous faites quoi ? On revient au tirage au sort ? Personnellement je n'y suis pas favorable. On ne peut pas juste dire que c'est un outil qu'il faut supprimer. On peut le faire évoluer et je suis très ouvert sur le sujet. »

Crous : "On a fait des efforts"

Autre point très important dont on a beaucoup entendu parler, qui va avec la paupérisation de cette population, ce sont les repas à 1 €. Est-ce que vous allez maintenir les repas à 1 € ?

« Ces repas à 1 €, revenons un instant sur le passé : ça a été l'objet d'un accord politique avec le Parti socialiste au moment du précédent budget. Moi, je respecte la parole donnée. On a dit qu'on faisait les repas à 1 €, on fera les repas à 1 € et on les fait. Ce qui se passe, c'est que ça génère un appel d'air considérable. On a un certain nombre de restaurants universitaires qui ont vu leur taux de fréquentation augmenter de près de 150 % donc on a des files d'attente. 

On a fait des efforts : on a rajouté 50 millions d'euros une première fois en 2026, on en rajoute 20 toujours en 2026, et il y en aura 150 de plus dans le prochain budget 2027. À côté de ça, on a rajouté au total 800 emplois dans les Crous et les restaurants universitaires. Dans les temps de disette budgétaire actuels, 800 emplois de plus, c'est considérable. On fait vraiment des efforts pour pousser les murs. On fait le maximum. »

Repas à 1€ : "Il faut que le Budget soit voté"

Donc on aura les moyens de poursuivre cette offre ?

« Bien sûr. Après, il faut évidemment que le budget soit voté, ça je l'ai déjà dit à plusieurs reprises. Comme toute mesure nouvelle, si le budget n'est pas voté, on fait les services votés : on reproduit le budget des années précédentes. Dans ce cadre-là, je ne sais pas comment on fait pour continuer une politique dans laquelle l'année précédente ce n'était pas prévu. »

Vous nous redites ce matin : s'il n'y a pas de budget, il n'y aura pas forcément le repas à 1 € pour tous ?

« Tout ça est mécanique et vrai pour toutes les nouvelles mesures. Il faut un budget à la France. Et le repas à 1 € n'est qu'un seul des sujets. »

Qu'est-ce que vous dites aux étudiants à ce sujet ?

« Je leur dis qu'il faut un budget à la France évidemment. Mon budget aujourd'hui au ministère augmente de 500 millions d'euros. Il y a un effort considérable qui est fait pour la jeunesse et pour la recherche. Mais évidemment que si le budget n'est pas voté, cet effort n'aura pas lieu. C'est vrai chez nous, mais c'est vrai pour la Défense. Il y aura plein de choses en moins, la France marchera sur une demi-jambe. Donc vraiment, il faut voter un budget. »

Baccalauréat : "On voit bien qu'on a un problème"

Comment retrouver le niveau d'exigence pour redonner sa vraie valeur au bac ?

« Vaste question. Ce qui est sûr, c'est qu'on a un taux de réussite au baccalauréat qui est extraordinairement élevé aujourd'hui. Et du point de vue de l'enseignement supérieur, ça questionne. Parce qu'une de nos difficultés aujourd'hui, d'abord on a beaucoup beaucoup de candidats et ça continue à croître, parce qu'en fait on a non seulement l'effet démographique, mais en plus les taux de succès au bac qui ont monté. 

Et c'est surtout qu'on récupère des étudiants en première année qui parfois ont des lacunes, qui sont des lacunes fortes, parce qu'ils avaient une année de terminale qui n'était pas extraordinaire du tout. Donc on a des étudiants qu'on fait passer au second cycle mais qui en réalité ne sont pas préparés pour cela, et qui sont parfois mal préparés. 

Et la loi aujourd'hui m'impose, comme ministre de l'Enseignement supérieur, quand quelqu'un a le baccalauréat et qu'il le réclame, je dois lui trouver une place dans le supérieur. Et il y a parfois des moments où je vais voir les commissions qui s'occupent des candidats qu'on est en train de repêcher un par un et où on leur trouve des solutions. 

"On a une sélection parfois par l'échec"

Maintenant, la probabilité de succès, elle est très faible. Je vais vous donner un seul chiffre : un bachelier professionnel, quand il se lance dans une licence à l'université, il a 96 % de chances de ne pas réussir. Et donc quelque part, on voit bien qu'on a quand même un problème. Ne pas le dire en amont et laisser tout faire dans tous les sens, c'est très facile mais c'est très hypocrite. Donc je pense qu'on a un problème effectivement autour du baccalauréat. »

Ça veut dire qu'il faut revoir les conditions, relever le niveau pour ce qui est du lycée pour que la sélection se fasse de façon qui corresponde à la réalité des choses ?

« En réalité, je pense que ce débat-là, ça ne peut pas être un débat qu'on prend maintenant. On ne va pas changer les règles du jeu maintenant, ce n'est pas du tout le sujet. Mais moi je crois qu'il faut que ce sujet-là soit discuté pour la présidentielle.

 Et alors, on peut soit décider effectivement de tendre un petit peu le niveau du baccalauréat, soit avoir d'autres systèmes disant que le baccalauréat est une condition nécessaire mais pas suffisante pour rentrer dans le supérieur. Je pense qu'il faut qu'on réfléchisse à ça parce qu'aujourd'hui on a une sélection parfois par l'échec et ça c'est le pire, parce qu'en termes de frustration, on importe du malheur chez les gens, chez les élèves comme chez les profs. »

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