Jacques Cardoze : Une journée de mobilisation est à nouveau attendue pour demain. Est-ce que vous aviez sentie cette mobilisation ?
Jean-Michel Blanquer : « Il y a des causes profondes et puis des causes récentes à ces manifestations. Donc pour les récentes, évidemment, je ne les ai pas prévues avec un grand temps d'avance. En revanche, que nos sociétés soient un petit peu dans l'angoisse d'une certaine façon, c'est quelque chose qu'on peut constater depuis un certain nombre d'années, et une forme d'angoisse de la jeunesse aussi s'exprime depuis assez longtemps, moins sur des objets précis d'ailleurs que sur notre panne d'avenir si je puis dire.
Et je pense que ce qui manque aujourd'hui, c'est le projet de société français qui rassemblerait davantage, puisque aujourd'hui nous sommes très fragmentés, et qui inspirerait davantage la jeunesse où elle se sentirait une place dans cet avenir. À mon avis, c'est possible mais ce n'est pas fait aujourd'hui. »
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« La démocratie, c'est le débat plus que le combat »
Est-ce qu'ils vont écouter Emmanuel Macron qui leur demande de retourner en classe dès lundi ?
« Au-delà de la parole du président, il y a de façon générale une forme de bon sens quand même dans le fait qu'à partir du moment où des tables sont ouvertes pour discuter et où le but maintenant est d'argumenter... On n'est plus au temps du slogan, on est au temps de l'argument. Donc en toute logique, il devrait en effet y avoir désormais un retour au calme pour discuter. Ça ne veut pas dire que tout est fini, ça veut dire qu'il faut maintenant voir quels sont les progrès possibles et chacun a vu qu'il y avait des premières avancées qui étaient intéressantes en plus. »
On a bien vu qu'il y a eu quand même un certain nombre de réponses qui ont été formulées par le gouvernement. Est-ce qu'il y a quelque chose de déraisonnable à continuer ce mouvement de la part des lycéens ?
« Je pense que de toute façon générale, l'enlisement est toujours un risque et c'est toujours une mauvaise chose. L'enlisement est tout à fait possible déjà parce qu'il y a des secteurs de la vie politique qui ne demandent que ça. Il faut le dire avec clarté, tout en faisant la distinction entre tout ce qu'il y a de légitime dans les revendications et les manifestations d'une part, et puis d'autre part la récupération politique qui existe. Il faut être aveugle pour ne pas la voir. Donc il faut sans arrêt faire cette distinction-là et en même temps pour tous ceux qui sont de bonne foi dire : la démocratie, c'est le débat plus que le combat. »
« Je ne suis pas du tout responsable »
Jean-Michel Blanquer, est-ce que vous vous sentez un peu responsable de la situation actuelle ?
« Pas du tout, évidemment. Écoutez, je me sens responsable d'une réforme qui a fait du bien aux lycéens. Ça dépend du sens de votre question. Demandez aux lycéens, mais à tous les lycéens, pas seulement à ceux qui manifestent, s'ils ont envie de revenir en arrière par rapport à ce qui a été fait. Non, ce n'est pas vrai de tous les lycéens. Demandez aux étudiants de première année en France s'ils ont une opinion positive ou négative. »
En tous les cas, ils ne veulent plus de Parcoursup. Les chiffres 2026 sont terribles pour vous : 82 % des lycéens trouvent la procédure stressante et seulement 49 % la jugent transparente.
« Le fait de la juger stressante ou transparente ne signifie pas de la désapprouver dans sa totalité. Encore une fois, finalement le sentiment le plus répandu, une fois qu'on a passé la barrière, c'est : "Je suis content du résultat mais j'ai eu peur". C'est le problème de Parcoursup. C'est-à-dire que comme le but est d'avoir un optimum de réponses positives pour quand même un million de demandes par an, forcément il y a un temps d'attente et ce temps d'attente est très désagréable pour les lycéens. Donc ça, je l'entends. »
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« On envoie les jeunes au casse-pipe »
Ce n'est pas seulement le temps d'attente, c'est la complexité du système, des algorithmes qui réfléchissent à votre place et dont on ne connaît pas tous les tenants et les aboutissants. Est-ce que vous admettez que c'était une bonne idée mais que dans son application il y a du mieux à faire ?
« Comme vous le savez, il n'y a pas un algorithme de Parcoursup, il y a un algorithme de chaque établissement d'enseignement supérieur en France. En réalité Parcoursup, c'est une plateforme, c'est le Tinder de l'enseignement supérieur si vous voulez. Mais oui, et ce n'est pas contradictoire avec ce que j'ai dit avant. Du mieux, c'est toujours possible. Il faut voir ce qu'il y avait avant, ce qu'il y a maintenant et ce qui pourrait y avoir après.
Mais ce que j'affirme avec certitude, c'est que la situation actuelle d'affectation dans l'enseignement supérieur est meilleure que la précédente et ça se voit à des chiffres. Il y avait 60 % d'échecs en fin de première année d'enseignement supérieur en 2017, on est descendu à 50 %. Ça reste un scandale français : on envoie les jeunes au casse-pipe dans le système classiquement, précisément parce qu'il n'y a jamais d'heure de vérité, ou quand elle arrive elle est trop tardive, au moment où finalement une sélection s'opère en fin de première année par l'échec.
Donc tout ce qu'on a fait — parce que vous avez dit la réforme, mais ce sont les réformes : la réforme du lycée, la réforme du bac, la réforme de Parcoursup, tous ces éléments... L'inspiration, c'était la liberté des lycéens dans le choix de leur parcours au lycée puis dans leur choix d'enseignement supérieur. Le but était qu'en préparant leur bac, ils préparent leur réussite et aussi un débouché professionnel. C'est ceci qui s'améliore, mais évidemment à une vitesse nécessairement un peu lente. »
« On a sauvé plus de 500 000 jeunes »
Vous dites qu'on a fait la bonne réforme et qu'il faut continuer de l'améliorer, ou bien on s'est trompé et on n'est pas allé dans la bonne direction ?
« C'est clairement la première réponse. On est dans la fièvre actuellement. Quand les choses se reposeront un petit peu et qu'on analysera objectivement certaines choses, le chiffre que je viens de vous donner n'est pas anodin : avoir baissé de 10 points l'échec en fin de première année d'enseignement supérieur, j'ai calculé que c'est plus de 500 000 jeunes qu'on a sauvés d'un échec. C'est considérable.
Prenez les élèves de bac pro par exemple : avant, ils allaient de manière indifférenciée, parfois avec tirage au sort, dans les universités où ils échouaient la plupart du temps dans plus de 90 % des cas. Depuis 2018, on a ouvert des places de BTS ciblées pour eux, et là ils réussissent et en plus il y a un emploi derrière. Même chose pour les DUT où on favorise davantage les élèves de bac techno, où là aussi c'est sélectif et ça les fait réussir. »
« L'intérêt des élèves est d'aller vers des formations qui vont mener à l’emploi »
Est-ce que sur ce secteur il faut aller plus loin aussi par rapport aux demandes de l'emploi ?
« Clairement. C'est pour ça qu'il y a évidemment des améliorations, mais dans le sens de l'intérêt véritable des élèves. L'intérêt véritable des élèves, et d'ailleurs dans une société qui change énormément où on va avoir de plus en plus d'éducation tout au long de la vie, c'est d'aller vers des formations qui vont mener à l'emploi. Ce n'est pas d'emmener tout le monde à bac + 5 de façon indifférenciée. »
Le gouvernement dit-il la vérité aux lycéens sur ces filières techniques où il y a plus de débouchés et d'avenir professionnel ?
« Oui. Je n'approuve pas tout ce que fait le gouvernement, vous le savez, depuis 2022, mais là la création de places en BTS et en DUT est une bonne décision puisque ça correspond à ce que je disais avant : c'est là où il y a un avenir, et en plus pour des élèves qui peuvent être plus fragilisés s'ils sont mal affectés, par exemple dans des voies générales pour lesquelles ils sont mal préparés. Et ça ne veut pas dire qu'après dans le reste de leur vie, ils ne pourront pas continuer par des passerelles. »
« Prendre le meilleur de l'esprit du contrôle continu »
Le contrôle continu n'a-t-il pas créé une course aux notes entre les lycées, au détriment des élèves des établissements qui notent plus sévèrement ?
« J'entends ça. Plusieurs choses là-dessus. D'abord, avant la réforme, quand vous alliez dans une filière sélective — BTS, classe prépa, DUT, c'est-à-dire 50 % d'une cohorte —, vous étiez noté à 100 % sur le contrôle continu. Tout le monde a oublié ça puisque ça se passe entre janvier et mars de votre année de terminale et, bien entendu, c'était sur le contrôle continu qu'était examinée votre candidature, plus les notes du bac de français. C'était ça la réalité.
La réforme a dit : on va faire 60 % de contrôle terminal et 40 % de contrôle continu. Parce qu'avant la réforme, tout le monde disait : "Le contrôle terminal, c'est stressant, ça se concentre sur quelques jours, si l'élève se trompe ce jour-là..." L'idée de la réforme, c'était l'équilibre : prendre le meilleur de l'esprit du contrôle continu, c'est-à-dire un travail en continu, et de ce point de vue je crois que c'est en partie atteint, c'est du travail en continu.
Deuxièmement, le contrôle terminal qui perdure quand même à 60 %, mais là il y a un déséquilibre qui a été créé en 2023. Là aussi parce qu'il y a eu une sorte de mouvement d'humeur, je dirais : on a supprimé la prise en compte des deux notes d'enseignement de spécialité du contrôle terminal dans Parcoursup. Or c'était un élément d'objectivation très important. Le problème que vous venez de mentionner, les différences de notation entre établissements, serait en bonne partie résolu si on revenait à l'esprit initial de la réforme, c'est-à-dire prendre en compte au contrôle terminal les notes objectivées des deux enseignements de spécialité de chaque élève. »
🧑🎓Le contrôle continu au lycée 🗣️@jmblanquer : "Avant la réforme, tout le monde disait que le contrôle terminal était stressant. L'idée de la réforme était l'équilibre entre les deux. Il faut y revenir" #GrandMatin 📻https://t.co/LIMgdJS9Le https://t.co/anEq3UgLm5
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« Il faudrait mettre les épreuves de spécialité en mai »
Ça veut dire que vous nous dites ce matin au micro de Sud Radio qu'il y a en effet, par rapport à ce que vous aviez imaginé à l'époque, une application qui n'est pas tout à fait juste en réalité ?
« C'est tout à fait ce que je pense. On a déséquilibré par cette décision de 2023 quelque chose qui, à mon avis, était assez équilibré. Pourquoi l'a-t-on fait à l'époque ? C'est parce que comme on l'avait mis au mois de mars, dans certains lycées, les lycéens en avril, mai, juin ne faisaient plus grand-chose. Mais ce n'était pas l'esprit de la réforme non plus, qui était que justement dans ces moments-là, il y avait non seulement la préparation des autres épreuves — par exemple l'épreuve de philo et le grand oral qui est une autre innovation très intéressante —, mais il y avait aussi un travail fait avec les établissements d'enseignement supérieur pour mieux préparer les élèves aux orientations.
Tout ça s'est bien passé dans certains lycées, pas dans d'autres. Et au nom du fait que dans cette année post-Covid, qui était encore une première année imparfaite par définition, un mouvement d'humeur a fait qu'on a supprimé cette idée-là. Aujourd'hui, on se plaint de ce déséquilibre à juste titre. Donc pour moi, une sortie par le haut serait de réussir, en lien avec les établissements d'enseignement supérieur, de mettre ces épreuves non pas en mars mais en mai autant que possible. Ce sont évidemment des calendriers compliqués, mais ensuite ça voudrait dire que ces deux notes seraient prises en compte dans Parcoursup et donc il n'y aurait plus de sujet de subjectivité de la note d'un lycée à l'autre. »
Avec une forme donc de pondération, c'est un peu l'idée ?
« Pour le contrôle terminal, non, puisque c'est le même examen pour tout le monde, donc il n'y en a pas besoin. En revanche, pour ce qui resterait de contrôle continu, on peut aussi améliorer les choses et c'était aussi l'esprit de la réforme d'arriver à ce qu'il y ait une plus grande concertation entre lycées pour arriver à une meilleure harmonisation des notations. »
« J’assume qu’il y a plus d'exigence dans ce système »
Le bac à la carte, dont vous étiez à l'origine, a-t-il été dénaturé par son application, avec trop de combinaisons et des emplois du temps complexes ?
« La pensée originelle, elle est très claire. Encore une fois, elle se résume en une phrase : comment est-ce qu'en préparant le baccalauréat, je prépare non pas simplement le baccalauréat, mais ce qui va me faire réussir après le baccalauréat ? C'est le problème de la liberté. Quand on a 16 ans, on a des passions et tous ceux qui nous écoutent qui sont passés par le lycée savent très bien qu'on peut se raser dans certaines disciplines.
Il faut quand même dire un peu la vérité à certains moments : j'affirme que les parcours des lycéens d'aujourd'hui sont beaucoup plus vivants et intéressants que ceux d'avant. Demandez maintenant aux acteurs, élèves et professeurs, demandez à un professeur d'histoire-géographie s'il a envie qu'on supprime la discipline qu'on a créée, Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP), qui passionne tout le monde, élèves comme professeurs et même parfois parents. Demandez aux professeurs qui viennent souvent des mathématiques s'ils ont envie qu'on supprime Numérique et sciences informatiques (NSI), où déjà on avait prévu cybersécurité et intelligence artificielle pour mieux préparer notre pays aux compétences de demain.
C'est ça la réforme aussi. Demandez à ceux qui connaissent chacune des matières si les programmes d'aujourd'hui sont meilleurs ou moins bons que ceux d'avant : pour la première fois en 50 ans, on les a rendus plus exigeants. Ce que j'assume, c'est que cette réforme, pour la première fois depuis très longtemps, est allée au bout. J'ai tenu malgré mille choses, j'ai concerté contrairement à ce qu'on dit parfois, et le résultat aboutit non seulement à plus de liberté pour les lycéens, mais à plus d'exigence dans ce système. »
🧑🎓Réforme du Bac 🗣️@jmblanquer : "C'était une réforme de liberté des lycéens et d'autonomie des établissements, que tout le monde réclamait ! C'est trop facile de dire que c'est la faute de la réforme et du Ministre !" #GrandMatin 📻https://t.co/LIMgdJS9Le https://t.co/vfwUWzlHLi
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« La liberté, va toujours avec la responsabilité »
Mais là, vous avez insisté sur des filières qui donnent plutôt envie telles que vous les racontez, mais 300 choix quand même, c'est théorique ? Dans un établissement, il y a de quoi devenir fou !
« 300 choix, c'est le potentiel théorique pour les lycées, ça n'arrive jamais. Ce n'est pas vrai qu'il y a de quoi devenir fou : c'est ce qu'on dit quand on veut accuser son chien d'avoir la rage. Ce qui est vrai, c'est que c'est une réforme non seulement de la liberté des lycéens, mais aussi de l'autonomie des établissements. Regardez les programmes des partis politiques : presque tout le monde dit vouloir plus d'autonomie des établissements. Or c'est une réforme de l'autonomie des établissements puisque chaque lycée est en situation de choisir les combinaisons de possibilités qui existent.
Le potentiel est de 300, c'est vrai, et après le lycée va choisir d'en faire 7, 10, 15, éventuellement 30 s'il veut. Après, l'emploi du temps va être rendu un peu plus complexe — entre nous soit dit, c'était déjà complexe avant. Cet inconvénient de complexité, qui n'est pas le problème le plus fondamental mais qui existe, vous pouvez le réguler à l'échelle d'un établissement : vous décidez de faire moins d'enseignements de spécialité. Mais la liberté, ça va toujours avec la responsabilité.
C'est trop facile à chaque fois de dire : "C'est la faute à la réforme, c'est la faute au ministre". Il faut, à l'échelle de chaque établissement, faire des grands choix lucides dans la communauté éducative. Le grand test, ce serait de faire des sondages dans chaque lycée pour dire : "Est-ce que vous avez envie de revenir à la formule précédente ?" C'est d'ailleurs très possible, vous pouvez ne proposer que trois combinaisons dans votre lycée. Personne ne fait ça. Évidemment, on y perdrait. »