Six mois d’enquête, des dizaines d’auditions, des tensions, des accusations et, selon lui, des pressions parfois très fortes. Charles Alloncle, ancien rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, a choisi de prolonger le travail parlementaire par un livre, "Je jure de dire toute la vérité", paru le 30 septembre chez Fayard, qui fait directement référence au serment prononcé par les personnes auditionnées devant la commission d’enquête parlementaire.
« Je me suis dit que c’était un serment un peu solennel que toutes les personnes qui sont en audition d’une commission d’enquête doivent prononcer au début », explique le député au micro de Sud Radio. Avant de poursuivre : « Je jure de dire la vérité. Toute la vérité, rien que la vérité. Donc, il y a une vraie solennité. Et ce que je dénonce en partie dans ce livre, c’est que beaucoup l’ont prononcé ce serment. Mais enfin, tous l’ont prononcé, mais beaucoup aussi l’ont trahi. »
« Le caractère totalement irréformable de cet audiovisuel public »
Pour Charles Alloncle, l’un des épisodes les plus révélateurs concerne France Inter. Il cite notamment la polémique autour de l’arrivée de l'éditorialiste Charles Sapin issu du média de droite "Valeurs Actuelles", finalement écarté après une mobilisation syndicale. « Après qu’ils aient, pendant six mois, expliqué la main sur le cœur que le pluralisme, pour eux, était leur première boussole, ils semblent démontrer de façon éclatante que, en fait, le pluralisme, pour eux, c’est les 50 nuances de gauche. » Avec cette conclusion aussi fataliste que particulièrement sévère : « Ce qui m’attriste au fond, c’est de voir le caractère totalement irréformable de cet audiovisuel public. »
Dans son viseur, le pluralisme, mais aussi la manière dont certaines opinions politiques seraient représentées sur les antennes. Il évoque notamment la place accordée au Rassemblement national dans les temps de parole : « Le temps de parole du RN sur France Inter est diffusé à 60 % la nuit, de minuit à 6 heures du matin, et 70 % sur l’antenne de France Info pendant la dernière période électorale. » Selon lui, l’Arcom avait ensuite adressé une mise en garde.
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"On confie le traitement de l'information à des militants"
Le député estime que le problème dépasse les seules questions de programmation. Il dénonce ce qu’il considère comme une dérive « systémique » liée aux profils de certains dirigeants et responsables éditoriaux. « Quand vous mettez des militants aux plus hautes fonctions de direction, vous avez par exemple le numéro 2 de France Télévisions qui est maintenant aussi à la charge de l’information », affirme-t-il, avant de citer plusieurs responsables dont il met en cause les engagements politiques passés ou certaines prises de position publiques.
Charles Alloncle insiste également sur le cas du responsable de l’information de France Télévisions : « Il n’a jamais été journaliste, il ne dispose pas d’une carte de presse et pourtant, c’est le supérieur hiérarchique de près de 3 000 journalistes de France Télévisions ». Pour le député, le sujet est d’autant plus sensible que l’information constitue l’une des missions centrales du service public : « On confie quelque chose d’aussi sacré que le traitement de l’information à France Télévisions. On le confie à quelques militants qui, maintenant, l’assument. »
L’argent public dilapidé
Autre volet majeur du livre : les finances. Charles Alloncle s’étonne notamment du troisième mandat de Delphine Ernotte à la tête de France Télévisions alors qu' « elle a cumulé 80 millions d’euros de déficit entre 2017 et 2024 après avoir expliqué que les comptes étaient à l’équilibre », souligne le député UDR. Il dénonce également la rémunération et les primes de la dirigeante : « Delphine Ernotte a touché 98,5 % de sa prime de performance. Et on parle d’un salaire total, fixe et variable, de près de 400 000 euros. »
Et d'ironiser sur la raison pour laquelle la totalité de la prime n’a pas été versée : « La raison pour laquelle elle n’a pas touché 100 %, mais 98,5 %, c’était parce que, tenez-vous bien, France Télévisions n’avait pas atteint tous les objectifs de réduction de gaz à effet de serre. » Pour le député, cette situation traduit une « irresponsabilité généralisée, d’impunité », dans laquelle « ni l’État actionnaire, ni l’Arcom, ni aucune autorité indépendante ne décide d’une certaine façon de s’exercer. »
« Je réduirais l’audiovisuel public à son périmètre le plus strict »
Alors, faut-il supprimer l’audiovisuel public ? Charles Alloncle défend une position plus nuancée : « si ça ne tenait qu’à moi, je réduirais l’audiovisuel public à son périmètre le plus strict. C’est-à-dire des missions différenciantes par rapport au privé, qui ne sont en plus pas des missions rentables. » Comme l’information locale, l’information internationale, les Outre-mer ou encore l’investigation.
« Avoir des correspondants sur les cinq continents, c’est un coût que le privé ne l’assume pas forcément. L’information pour les Outre-mer, qui est une vraie mission de service public, qui participe de la continuité des services de l’État sur tout le territoire. L’investigation, qui est une belle mission, que le privé pourrait difficilement assumer. » En revanche, il conteste la place prise par certains programmes de divertissement. « Quand vous voyez aujourd’hui que vous avez jusqu’à 12 jeux par jour sur France 2 et sur France 3, dans une telle dimension, une telle surproportion... » Alloncle prend notamment l’exemple de "N’oubliez pas les paroles", dont « le coût, sur les dix dernières années, c’est 250 millions d’euros. » Son objectif serait donc de « faire un peu le ménage entre les missions qui ne sont pas de service public et celles qui sont vraiment d’importance. »
Une commission sous tension
Mais "Je jure de dire toute la vérité" ne raconte pas seulement les dysfonctionnements qu’il dit avoir observés dans l’audiovisuel public. Le livre revient aussi longuement sur les coulisses de la commission d’enquête. Charles Alloncle raconte notamment ses relations tendues avec le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus. Selon lui, les difficultés sont rapidement apparues : « Quand vous suspendez pendant plus d’un mois des auditions de façon totalement inédite, alors qu’une commission d’enquête a un délai maximal de six mois (...) Quand vous décidez de ne pas convoquer certaines personnes qui sont pourtant réclamées pour des auditions, quand vous ne laissez au rapporteur que dix jours pour rédiger un rapport de plus de 300 pages (...) ce sont autant d’entraves que je ne supportais pas. »
Charles Alloncle estime également au micro de Sud Radio que l’indépendance du Parlement était en jeu : « Quand on est président d’une commission d’enquête, quand on est président de l’Assemblée nationale (...) on se doit de protéger l’indépendance et les pouvoirs d’enquête du Parlement. C’est fondamental. » Une expérience qui l’a, dit-il, profondément marqué.
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Menaces de mort, attaques et « lanceurs d’alerte »
Le député raconte également avoir été confronté à des menaces de mort, à des attaques visant sa famille et à ce qu’il considère comme des campagnes de dénigrement. Il évoque notamment les déclarations de Nagui après son audition devant la commission : « Mon père n’a jamais fait voter la moindre loi, il n’a jamais travaillé pour Charles Pasqua, il était dans le corps préfectoral, il a servi l’État pendant à peu près 40 ans, et donc de voir une telle infamie, une telle calomnie salir, non pas moi, ma personne, mon rôle de rapporteur, mais que ça contamine aussi ma famille, à mon père, ça, je l’ai pas supporté. »
Avec le recul, il reconnaît aussi une certaine naïveté au début de son enquête. « Je pense qu’il y avait une grande part de naïveté au démarrage de cette commission d’enquête, parce que j’ai peu d’heures de vol politique à mon actif. » Mais cette naïveté initiale aurait rapidement laissé place à une autre vision du fonctionnement des institutions : « J’ai vu une espèce d’état d’irresponsabilité généralisée, dans un climat d’impunité. »
Une « société de connivence » et des conflits d’intérêts
Au fil de son enquête, Charles Alloncle affirme avoir découvert ce qu’il décrit comme une véritable « société de connivence ». Il cite notamment les relations entre l’audiovisuel public et certaines sociétés de production privées : « À partir du moment où vous vous intéressez à ces conflits d’intérêts, quand vous dénoncez par exemple Bernard-Henri Lévy qui est président du Conseil de surveillance d’Arte depuis 32 ans (...), vous n’avez pas l’impression d’être de gauche ou de droite quand vous dénoncez ça. »
Et d’en tirer une conclusion politique : « J’ai vu un certain nombre d’acteurs, de personnes qui n’avaient pas forcément grand-chose à voir les uns aux autres, mais à partir du moment où l’un des leurs était attaqué, il fallait forcément riposter. » Pour le député, c’est précisément cette logique qu’il entend mettre au jour dans son livre.
"Un sentiment de dépossession que beaucoup de Français ont de leur service public"
Au terme de ces six mois, Charles Alloncle dit avoir voulu « ouvrir le couvercle » d’un univers qu’il estime trop longtemps resté à l’abri du regard extérieur. Et il résume ainsi l’ambition de son livre : « Dans cette montée de la défiance complète que les Français peuvent exprimer vis-à-vis de leurs représentants, dans ce sentiment de dépossession aussi que beaucoup de Français ont de leur service public, je pense qu’il y a un vrai choc de confiance et de transparence à apporter. »