Pour refermer cette 1ère édition du ''Printemps de la Planète'' organisé par Sud Radio ce mercredi 15 avril, une table ronde d'une importance capitale s'est tenue sous la direction de Périco Légasse, réunissant un panel d'experts pour débattre de l'urgence d'une reconnexion entre l'agriculture, l'alimentation et nos territoires.
Autour de la table, des voix de premier plan ont croisé leurs visions : Erik Orsenna, écrivain et académicien engagé sur les questions de l'eau et du sol ; Paul Antoine Sebbe, agriculteur et Directeur général chez Veolia Agriculture France ; Hervé Balusson, président d’Olmix Group et pionnier des biotechnologies marines ; Romain Meder, chef cuisinier défenseur de la « naturalité » ; Vanessa Champigny, éleveuse de chèvres dans la Vienne ; et Natacha Polony, directrice de la revue L'Audace et présidente de l'Institut Français du Goût. Ensemble, ils ont exploré comment les circuits courts, l'agroécologie et la souveraineté alimentaire constituent les piliers de la survie de notre modèle social et environnemental.

Une souveraineté et une valeur en péril
Le constat de départ est alarmant : la France, autrefois puissance agricole dominante, perd pied. Comme le souligne Paul Antoine Sebbe, « en 2025, la France était importatrice nette de produits agricoles », alors que sa balance commerciale affichait un excédent de 15 milliards il y a seulement quelques années. Erik Orsenna appuie ce constat en déplorant un « gâchis invraisemblable » où la France achète désormais plus de fruits et légumes à l'étranger qu'elle n'en produit.
Au-delà de la géopolitique, c'est la valeur accordée à l'alimentation qui est en cause. Erik Orsenna souligne un basculement sociétal majeur : « Il y a 25 ans, la nourriture c'était 25 % [du budget d'un ménage]. Maintenant, c'est 11 %. Le logement, c'est l'inverse ». Cette quête du « toujours moins cher » est, selon lui, une impasse mortifère car « le toujours moins cher tue ». Romain Meder observe cette déconnexion jusque dans nos foyers, où les gens préfèrent « passer du temps sur leur téléphone plutôt que d'éplucher une simple carotte », alors que bien manger ne nécessite pas de compétences hors de portée.
Réutiliser, substituer et éduquer
Face à la rareté des ressources, notamment l'eau, des solutions structurelles émergent. Paul Antoine Sebbe prône la généralisation de la réutilisation des eaux usées traitées (REUT) pour soulager les nappes phréatiques et éviter les conflits d'usage. Il rappelle que si l'Espagne réutilise déjà 15 % de ses eaux, la France doit agir sous peine d'être « dans le mur » d'ici sept ans.
L'autre levier majeur réside dans la substitution des intrants chimiques. Hervé Balusson propose de puiser dans le génie des océans. Pour lui, l'algue est une ressource providentielle capable de remplacer les produits phytosanitaires et les antibiotiques. Il affirme avec conviction : « Avec l’algue fermentée... j’ai plus besoin de chimie. Je réduis le sel... je réduis le sucre dans les desserts ».
Enfin, la solution passe par une éducation alimentaire dès le plus jeune âge. Périco Légasse plaide pour que les codes de la bonne alimentation et l'apprentissage de la cuisine soient transmis à l'école pour « réapprendre à consommer ».
Du derme du porcelet à la haute gastronomie
Le terrain fourmille déjà d'initiatives concrètes :
- Les biotechnologies marines : Hervé Balusson a développé un « vaccin dermique » à base d'algues et d'argile (montmorillonite) qui immunise les porcelets dès la naissance, supprimant le besoin d'antibiotiques.
- La « Naturalité » en cuisine : Romain Meder a révolutionné la haute gastronomie avec Alain Ducasse en proposant une cuisine axée sur un triptyque « légumes, céréales et fruits », excluant la protéine carnée pour démontrer qu'une haute cuisine peut être durable et éthique.
- L'élevage raisonné : Vanessa Champigny incarne cette agriculture de précision et de soin. Dans son exploitation, le bien-être animal est primordial (musique, brosses de massage, accès extérieur), car elle est convaincue que « la santé des sols, c'est aussi la santé des hommes ».
- La fertilisation organique : Veolia produit déjà un million de tonnes d'engrais organiques en France pour restaurer la fertilité des sols dégradés par la chimie.

Lobbies, esthétisme et coûts cachés
Le déploiement de ces solutions se heurte toutefois à des résistances tenaces. Hervé Balusson dénonce le poids des lobbies : « Vous dérangez tellement de monde qu'on vous enterre avant de démarrer », citant la concurrence frontale avec la chimie allemande et l'industrie pharmaceutique.
Un autre obstacle est culturel : l'addiction du consommateur à l'image parfaite du produit. Balusson explique que les agriculteurs sont bloqués car « dès qu’il [le consommateur] voit une petite tache noire... sur une frite... ils sont bloqués à vouloir faire du sans chimie ».
Enfin, la réalité économique des circuits courts est complexe. Romain Meder souligne que sur certains produits d'exception, « le transport représente un tiers de mon coût matière », ce qui pose la question de la viabilité logistique de la reconnexion locale.
Une éthique de la ressource
En conclusion, cette table ronde appelle à une prise de conscience radicale. Comme le rappelle Erik Orsenna, citant Pasteur, « l’eau c’est la vie et c’est la mort » ; il est donc impératif de cesser de s'intéresser au lointain pour redécouvrir les richesses de notre proximité.
Le message transversal des intervenants est un plaidoyer pour la sobriété et le respect du cycle naturel. Il s'agit, selon les mots de Périco Légasse, de suivre le précepte du Général de Gaulle en 1946 : « surtout soyons conscients de préserver notre bonne vieille mère la Terre ». La souveraineté alimentaire ne sera retrouvée qu'à travers une volonté politique forte et une éthique de la ressource où l'on produit « uniquement ce dont nous avons besoin ».