Il répète qu'il n'a "jamais tué quelqu'un", "jamais participé à une exécution". Mais, interrogé sur l'effroyable scène de décapitation publique en 2015 en Syrie qui lui vaut d'être poursuivi pour meurtres, le jihadiste français Othman Garrido est apparu en difficulté lundi.
Une semaine après le début de son procès, la cour d'assises spéciale de Paris est entrée dans le vif des faits reprochés au Montpelliérain, soupçonné d'avoir été un bourreau du groupe Etat islamique (EI), l'organisation jihadiste ayant instauré un "califat" à cheval entre Syrie et Irak entre 2014 et 2019.
L'accusé de 32 ans, qui avait présenté au fil des audiences un discours structuré, le récit d'un parcours de déradicalisation modèle, une volonté de convaincre, est apparu beaucoup plus hésitant lorsque la cour l'a confronté aux faits.
Sa présence lors de l'exécution publique de deux Iraniens le 13 septembre 2015 à Al-Qaryatayn (centre de la Syrie) est documentée de façon irréfutable par plusieurs clichés retrouvés dans un téléphone qui aurait appartenu à sa femme.
On y voit Garrido dans le pick-up transportant les condamnés avant leur exécution puis Garrido posant devant les cadavres, souriant, mains sur les épaules des deux bourreaux, les jihadistes français Oumar Diaw et Yacine Rettoun, morts depuis.
"C’est la seule scène durant mon parcours là-bas qui m’a marqué", affirme Garrido qui a vécu de 2012 à 2020 en Syrie. "J’en cauchemarde encore".
Mais il peine à livrer un récit précis, et à expliquer ses nombreux revirements lors de l'enquête, lorsqu'il avait d'abord nié puis, face aux clichés accablants, admis avoir assisté à l'exécution.
- "Tout le monde sourit, je souris" -
Il affirme s'être rendu à Al-Qaryatayn pour participer à un "festin" célébrant la conquête de la ville par l'EI, et dit avoir appris au fil des discussions que deux "miliciens chiites", des combattants iraniens qui soutenaient Bachar al-Assad, allaient être suppliciés.
Sa présence avec d'autres jihadistes dans le pick-up emportant les deux condamnés en tenue bleue, yeux bandés et mains attachées dans le dos? Il ne sait plus trop pourquoi ni comment il s'est retrouvé là, et répète n'avoir pas touché "un seul cheveu" des deux Iraniens.
Son sourire devant les cadavres décapités, alors qu'il pose avec les bourreaux ? "Tout le monde sourit, je souris. Les gens lèvent le doigt (signe d'allégeance à l'EI, ndlr), je lève le doigt, les gens disent Allah Akhbar, je dis Allah Akhbar".
La présidente rapporte alors le récit particulièrement pénible de cette exécution, la tête du premier Iranien tranchée d'un coup, le deuxième condamné "fini au couteau par Oumar Diaw, avant d'arracher la tête avec les mains", et les cris "de joie" de la foule.
"Vous avez crié avec les autres ?"
"Oui, Madame la présidente".
Mais, reprend Garrido, "en aucun cas je n’ai eu un rôle majeur. Je n’ai pas empêché ni dénoncé le crime mais je n’ai pas été impliqué plus que ce que je viens de raconter".
- Inversion des valeurs -
Quant à la photo qui lui vaut d'être poursuivi pour assassinat -un cliché non daté ni géolocalisé- montrant un homme au visage partiellement masqué posant avec une tête décapitée à ses pieds, une expertise supplémentaire ordonnée en urgence la semaine dernière n'a pas permis de reconnaître formellement Garrido.
"C'est vous sur la photo ?", demande l'avocat général lors d'un échange tendu. "Non", répond Garrido. "Je ne sais pas" qui est l'homme sur le cliché, martèle-t-il.
Interrogé dans la matinée sur son parcours syrien, l'accusé n'a eu de cesse de se présenter comme un suiveur, un jihadiste ayant peur de la mort et du combat, qui se planquait dans "l'administration" de l'EI mais donnait des gages en affichant une propagande virulente sur ses réseaux sociaux.
Il a décrit un monde "où les valeurs sont inversées", où la morale, la normale, sont de se marier avec des mineures -ce qu'il a fait en 2013 en épousant une Marocaine de 13 ans- d'esclavagiser les Yézidies, de faire un banquet avec des copains avant qu'ils partent se faire exploser.
Un monde où l'on tranche les têtes ou coupe la main des voleurs sur les places publiques, où les corps des suppliciés sont exposés dans la rue. "A force, c'est la normalité".
Par Cécile FEUILLATRE / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP