Malaise à l'hôpital psychiatrique: "On s'entend répondre qu'on n'a pas le temps"

Depuis lundi 27 mai, à l’appel du syndicat Sud Solidaires, une partie du personnel soignant campe devant l'hôpital psychiatrique Marchand de Toulouse. Jours et nuits, ils dénoncent les conditions de travail et le manque de moyens pour s’occuper des malades toujours plus nombreux. Une action qui illustre la souffrance de ce secteur de la santé en France.

 

Reportage Sud Radio de Christine Bouillot 

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Une cafetière, un frigo,  des canapés , sous la tente installée devant les portes de l’hôpital,  tout est prévu pour tenir plusieurs jours: "On s’est équipé pour durer, explique Isabelle Mouly, infirmière depuis 18 ans dans cet hôpital. Mais nous ne faisons pas ça par plaisir , et surtout pas pour demander des hausses de salaires. Nous demandons plus de personnel avant tout pour les malades. Nous sommes de plus en plus nombreux, et on n'a de moins en moins de moyens . Rendez-vous compte, les malades en arrivent à nous agresser pour être certains d'être hospitalisé !"

"Des passants passent à l'acte sur des soignants pour justifier de se faire hospitaliser" - Isabelle Mouly, infirmière depuis 18 ans

 

 

Pas assez rentable pour l'industrie pharmaceutique

Christine est infirmière depuis 1986. En ce jour férié, elle vient  prendre des nouvelles de ses collègues. Puis raconte ses journées où le temps lui manque pour s’occuper et surtout écouter ses malades.  A la question de savoir pourquoi la psychiatrie est le parent pauvre de la santé en France, Christine considère que les  troubles mentaux n’intéressent pas l’industrie pharmaceutique, car pas assez rentable:  la fin, c’est épuisant... Mais être ici avec mes collègues, ça me fait du bien." 

"Des patients veulent nous parler. On s'entend répondre: 'je n'ai pas le temps'. Et ça, c'est pire que tout." - Christine, infirmière depuis 1986

Ce n’est pas la première fois que ces soignants revendiquent du personnel supplémentaire et l’arrêt de la fermeture de lits de cet hôpital, durement touché lors de l'explosion AZF. Loic, infirmier voit tous les jours les conséquences directes pour les malades: "Un jour un malade voulait se faire hospitaliser car il était en souffrance. Ça a duré des mois, mais nous ne pouvions pas le prendre. Il a fini par passer à l’acte contre sa mère. Il a été interné sous escorte policière . Aujourd'hui il va mieux, mais si nous avions pris en compte sa souffrance, rien de ça ne se serait passé . Il aurait pu avoir un geste fatal pour lui ou pour quelqu'un." 

"Après sept ans en moyenne, les jeunes infirmiers vont voir ailleurs"

Des conditions difficiles pour les jeunes recrues, explique Alexandre Boiron, infirmier au service de la psychiatrie pour les ados et jeunes adultes: "L'espérance professionnelle dans notre secteur est de seulement sept ans. Après sept années, les jeunes, pourtant très motivés, préfèrent aller ailleurs !" Alors, "au lieu de soigner on donne des tours de clefs", conclut Isabelle Mouly: elle explique comment, pour seule solution aux urgences quotidiennes des malades, ils sont placés à l’isolement et enfermés.

Un enjeu majeur: une personne sur cinq sera touchée par un trouble mental en 2020

Ce mouvement à Toulouse n'est pas le premier du genre en France . D'autres établissements comme à Amiens ont mené des grèves ces derniers mois. Mais il illustre le profond malaise que vit le secteur de la psychiatrie dans le pays. Pourtant les maladies mentales constituent un enjeu majeur en France comme dans le monde. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS),  la dépression touche 18% de la population globale, entraînant chaque année jusqu'à 200.000 tentatives de suicide, et même 10.500 suicides dans les cas les plus graves. L’OMS estime qu’une personne sur cinq sera touchée par un trouble mental en 2020, qu’il soit alimentaire, bipolaire, lié à la schizophrénie, à la dépression ou encore à des TOC (troubles obsessionnels compulsifs). À l’heure actuelle en France, 4,3 % de la population générale serait concernée par des troubles phobiques, 12,8 % des personnes ont un jour souffert de troubles anxieux généralisés et 3,7% ont été victimes de troubles bipolaires.