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Au procès du crash d'Air Algérie, la dignité des proches des victimes qui réclament justice

"Douleur, incompréhension, colère et rage restent intactes". A la barre, Hélène se tient droite, aiguise chacun de ses mots et prévient: il lui est "insupportable de savoir que les dirigeants" de Swiftair au moment du crash du Ouagadougou-Alger, dans lequel a péri sa sœur, "puissent continuer" à occuper leurs fonctions.

Sebastien RIEUSSEC - AFP/Archives

"Douleur, incompréhension, colère et rage restent intactes". A la barre, Hélène se tient droite, aiguise chacun de ses mots et prévient: il lui est "insupportable de savoir que les dirigeants" de Swiftair au moment du crash du Ouagadougou-Alger, dans lequel a péri sa sœur, "puissent continuer" à occuper leurs fonctions.

La compagnie madrilène répond depuis le 9 mars devant le tribunal correctionnel de Paris d'homicides involontaires, après la catastrophe survenue le 24 juillet 2014 qui a fait 116 morts.

Swiftair était propriétaire du McDonnell Douglas MD-83 qu'elle avait loué à Air Algérie avec son équipage. Dans l'appareil qui effectuait le vol AH5017 se trouvaient 110 passagers dont 54 Français, 23 Burkinabè, des Libanais, des Algériens et six membres d'équipage, tous espagnols.

Avant Hélène, qui a perdu sa sœur Katell --"que nous appelions Katuche"-- 25 ans, le tribunal correctionnel a écouté le témoignage de Chloé, la fille de Frédéric, aujourd'hui âgée de 22 ans, qui a "vécu plus de temps sans (son) père qu'avec", et dont les souvenirs sont désormais surtout nourris "par ceux qui l'on connu" et qui lui disent qu'elle "lui ressemble". "Et ça me rend triste".

Déposition après déposition, c'est la même émotion intense qui s'exprime lors de cette audience, attendue pendant douze ans par les parties civiles - elles sont une cinquantaine dans la salle.

Des enquêteurs recueillent des preuves sur le lieu du crash du vol AH5017 d'Air Algérie dans la région de Gossi, au Mali, le 29 juillet 2014

Des enquêteurs recueillent des preuves sur le lieu du crash du vol AH5017 d'Air Algérie dans la région de Gossi, au Mali, le 29 juillet 2014

SIA KAMBOU - AFP/Archives

Sylvie raconte toute sa famille, Bruno, son frère, 47 ans; Caroline, sa belle-soeur, 39 ans; son neveu Elino, 15 ans; sa nièce Chloé, 10 ans; Fabienne, leur grand-mère maternelle. "Cinq personnes, cinq vies, cinq membres d'une même famille, décimée".

Patricia rappelle la mémoire de sa belle-soeur, Laure, son beau-frère, Franck, son neveu, Nathan, 16 ans, sa nièce, Julia, 14 ans. "Mais en tout, nous avons perdu dix personnes", explique-t-elle, tant la communauté d'expatriés français au Burkina-Faso - un pays "où l'on ne se retrouve pas par hasard, pas une destination de tourisme classique", a rappelé une autre victime - était liée.

- La mort apprise par la télévision -

Avec la même dignité que ses compagnons de chagrin, Patricia se souvient: l'annonce de l'avion qui a disparu des radars en pleine nuit, "les informations de la cellule de crise du Quai d'Orsay qui arrivent au compte-gouttes".

Julien, aujourd'hui 31 ans, raconte la suite: "J'allume la télévision, et là, M. (François) Hollande a pris la parole et annonça qu'il n’y avait aucun survivant".

François Hollande, alors président, prononce un discours devant le ministère des Affaires étrangères à Paris, le 26 juillet 2014, après avoir rencontré les familles des victimes du vol AH5017 d'Air Algérie qui s'est écrasé au Mali le 24 juillet

François Hollande, alors président, prononce un discours devant le ministère des Affaires étrangères à Paris, le 26 juillet 2014, après avoir rencontré les familles des victimes du vol AH5017 d'Air Algérie qui s'est écrasé au Mali le 24 juillet

PHILIPPE WOJAZER - POOL/AFP/Archives

"Toutes ces infos, nous les avons apprises à la télévision, est-ce normal?", poursuit celui qui pleure sa "plus jeune grande sœur", Jennifer, celle dont il était le plus proche, surtout après qu'il avait perdu son père, en 2004.

A la barre, il résume une vie marquée par les morts et l'impossible deuil. "Aujourd'hui, nous y sommes, à ce procès. Douze ans. Pour attendre quoi? Des condoléances du vice-président de la compagnie. Cela manque cruellement d'humanité. Et en attendant, ma maman est partie sans avoir de réponses".

La mère de Jennifer est morte en 2020, "au moment à peine je commençais à relever la tête", soupire-t-il.

- "Strict minimum" -

L'époux de Catherine, Brahima, lui non plus "n'est pas revenu". "Pourquoi il n'est pas revenu? Je n'ai pas entendu cette entreprise me dire pourquoi", note-t-elle quelques pas devant le vice-président de la compagnie, à qui deux interprètes hispanophones retranscrivent l'intégralité des témoignages.

Le logo de la compagnie aérienne espagnole Swiftair à Madrid, le 24 juillet 2014, après la disparition au-dessus de l'Afrique d'un MD-83 d'Air Algérie, loué par Swiftair

Le logo de la compagnie aérienne espagnole Swiftair à Madrid, le 24 juillet 2014, après la disparition au-dessus de l'Afrique d'un MD-83 d'Air Algérie, loué par Swiftair

JAVIER SORIANO - AFP/Archives

A l'ouverture de l'audience, Fernando Llorens s'était dit "convaincu qu'on ne peut pas imputer à Swiftair un manque de respect du règlement".

Catherine, directrice d'école "depuis plus de vingt ans", lui répond dix jours plus tard: "Je peux me contenter d'appliquer le strict minimum des règles de sécurité. Mais dans ce cas, j'aurais des accidents scolaires dans ma cour bien plus souvent: quand on est au service des êtres humains, on va au-delà du strict minimum".

Suzanne, la mère de César, qui a péri dans l'avion à l'âge de 33 ans, s'est elle aussi adressée à la compagnie à la fin de sa déposition.

La septuagénaire a proposé que sa propre mère, "qui est donc encore bien plus âgée", transporte "en voiture les dirigeants de Swiftair de Paris à Clermont-Ferrand". "Elle a son permis, elle a tous ses points: tout est légal", a-t-elle poursuivi. Dans la salle d'audience, tout le monde a perçu l'ironie.

Par Paul AUBRIAT / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP

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