À Mayotte, où les travailleurs nés à l'étranger sont majoritaires dans plusieurs secteurs, les titres de séjour sont renouvelés avec retard, entre une préfecture engorgée et des blocages de collectifs anti-immigration.
Derrière le bar d'un restaurant de Mamoudzou, à Mayotte, Ambinina, 36 ans, serveuse de nationalité comorienne née à Madagascar, qui ne souhaite pas donner son nom de famille, encaisse un client.
"Ça fait quatre ans que je travaille ici", raconte-t-elle. "En restauration, tu peux trouver facilement du travail (...) il y a beaucoup de Malgaches qui travaillent dans les restaurants."
Selon l'Insee (recensement de 2017), les travailleurs nés à l'étranger sont majoritaires à Mayotte dans plusieurs secteurs comme l'hébergement-restauration, le commerce et la construction.
Dans l'hôtellerie-restauration, "pas loin de 70% de notre masse salariale" est d'origine étrangère, indique Charles-Henri Mandallaz, président de l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie (Umih) de Mayotte.
Cette sur-représentation des salariés étrangers se retrouve également dans des secteurs en tension, comme l'entretien, l'agriculture et la pêche, selon Fahardine Mohamed, président du Groupement patronal de Mayotte (GPM, ex-Medef).
Pour William Adousso, dirigeant fondateur du groupe Alomayjob et représentant de la Fédération des entreprises d'insertion (FEI), cette situation est liée à la composition de la population, étrangère pour moitié à Mayotte selon l'Insee (48% au recensement de 2017), et à la tendance des habitants Français à "privilégier l'accès à la fonction publique".
Fin 2024, 53% des salariés travaillaient dans le secteur public, contre 22% dans l'Hexagone, selon l'institut des statistiques.
- "Rompre des contrats" -
Encore faut-il que ces travailleurs soient en règle.
Or faire renouveler son titre de séjour à temps reste difficile: le bureau des étrangers de la préfecture est engorgé, de l'aveu même du préfet, et régulièrement bloqué par des collectifs opposés à l'immigration, comme le Collectif des citoyens de Mayotte 2018, qui en a fermé l'accès pendant plusieurs mois.
Un stand de vente de poulet grillé dans une rue de Chiconi, à Mayotte, le 1er janvier 2025
JULIEN DE ROSA - AFP/Archives
Début avril 2025, après ce blocage et le cyclone Chido de décembre 2024, les retards avaient pris une telle ampleur que les organisations patronales, dont le Medef Mayotte (devenu le GPM), l'Umih et la CPME, ont alerté la préfecture. "Ça met les travailleurs qui sont en situation régulière en situation irrégulière", constate Fahardine Mohamed.
Cela "impacte énormément les entreprises", selon lui: elles "prévoient un effectif, un planning, des objectifs, etc. Et du jour au lendemain, la personne n'est pas là".
À Combani, au centre de Grande-Terre, Alomaytri, une société de collecte de déchets, vit avec ces retards. Anne-Sophie Duroisin, directrice des entreprises d'insertion du groupe dont dépend la société, les constate régulièrement, blocage ou pas par les collectifs: "On a déjà été obligés de rompre des contrats".
- "Congestion" -
Nadia (prénom modifié), Comorienne de 33 ans, vit à Mayotte depuis dix ans. Avec un titre de séjour, elle a été caissière, puis serveuse. Depuis un an, elle en attend le renouvellement. Il y a trois mois, elle a dû prendre un autre travail dans la restauration, au noir.
"Je n'avais pas d'autre choix", explique la mère célibataire de deux enfants, avant de prendre son service dans un restaurant dont elle tait la localisation, par crainte d'être reconnue par son patron ou contrôlée.
Pour le président de l'Umih, cette économie informelle "cause d'énormes problèmes à l'économie réelle", en créant une concurrence déloyale. Sans réclamer une régularisation générale, M. Mandallaz rappelle qu'une partie de l'économie "tourne grâce (...) à la main-d'œuvre étrangère", qui "doit évidemment être embauchée dans des conditions déclarées".
Lors d'un point presse, le 9 septembre à Mamoudzou, le préfet de Mayotte, Frédéric Poisot, a déclaré que les étrangers entrés illégalement "n'ont qu'un avenir à Mayotte, c'est partir" mais pour ceux qui ont un titre de séjour pour travailler, "l'État se doit (...) de pouvoir assurer le renouvellement en temps et en heure de leur titre".
Il a reconnu "une embolie ou une congestion du service". Pour les cas les plus urgents, un "tunnel de discussion" entre le bureau des étrangers et les représentants des chefs d'entreprise permet de traiter ces titres en priorité, a-t-il assuré.
Un renouvellement dans les délais est nécessaire, a-t-il souligné, pour ne pas mettre en difficulté les salariés, "mais aussi et surtout les chefs d'entreprise qui sont un peu inquiets" et redoutent les contrôles.
Par Marine GACHET / Mamoudzou (AFP) / © 2026 AFP
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