Gavage, chantage, abus financiers, psychologiques et spirituels: un rapport détaille un système d'"emprise" marqué par une "dérive sectaire" qui a régné pendant 40 ans au sein des Bénédictines du Sacré-Coeur de Montmartre (BSCM).
Au long de 142 pages, le rapport publié par une commission indépendante mandatée en 2024 décrit le système mis en place par l'ancienne supérieure, mère Marie-Agnès, à l'"autorité excessive et inappropriée" avec "une dérive manifeste dans tous les domaines".
Les soeurs de cette congrégation catholique avaient déjà reconnu en 2023 qu'un "système d'emprise" avait existé pendant plusieurs décennies, et demandé que la lumière soit faite sur le passé.
Après avoir rencontré les 86 sœurs actuellement membres des BSCM et 28 ayant quitté la communauté, la commission fait état de 1.489 faits, allant de l'abus d'autorité au culte de la personnalité en passant par le pouvoir financier et la maltraitance physique ou psychologique.
Ce système a perduré de 1969, date de l'élection de soeur Marie-Agnès en tant que prieure générale, jusqu'au début des années 2010, avec une dérive qui "s’est accentuée après 2004".
Pour les jeunes victimes poussées à s'engager "très vite" après leur recrutement s'instaure ce qu'une soeur décrit comme "un régime policier".
Car la responsable, à la personnalité "de type pervers narcissique", a une capacité à repérer les vulnérabilité des soeurs qu'elle harcèle ensuite et manipule, souligne la commission présidée par l'ancien général Hervé Giaume.
Coupées de leur famille, les religieuses doivent accepter que leurs parloirs soient écoutés et leur courrier lu. "L'espionnage, l'incitation à la délation et le chantage sont présents dans tous les prieurés et sanctuaires", ajoute le rapport qui parle de "contexte clairement marqué par une dérive sectaire".
Le rapport détaille une "suractivité" imposée aux soeurs pour "empêcher toute prise de recul", et une série de "violences verbales, parfois physiques" ainsi qu'une maltraitance psychologique: "infantilisation, culpabilisation, humiliation, dévalorisation".
"Je ne pouvais pas me mettre à genoux (...) et elles m’ont demandé de récurer l’entièreté des lieux à la brosse à dent et à l’éponge", témoigne une soeur.
Le rapport évoque même une "soumission médicamenteuse pour les plus récalcitrantes".
S'il n'y a pas ici de violences sexuelles, la maltraitance passe aussi par la nourriture avec des "repas forcés et déséquilibrés" et des "gavages allant jusqu'aux vomissements". Car "il fallait (...) ressembler même physiquement" à la supérieure, a expliqué une soeur à la commission.
- Héritages captés -
Sur le plan financier, le rapport note que "le recrutement des jeunes filles visait manifestement les familles aisées" et que "faire +entrer de l'argent+ constituait une préoccupation constante" de mère Marie-Agnès.
La congrégation "prenait en main les biens des sœurs dès le postulat", avec parfois des "comptes bancaires et livrets vidés, héritages captés". Un total de 857.356 euros a ainsi été prélevé sur les comptes de cinq soeurs et de la congrégation, selon le rapport.
Mère Marie-Agnès, décédée en 2016, était secondée dans sa tache par deux acolytes (des soeurs40 nommées X et Y dans le rapport).
Ce trio menait un "train de vie fastueux": repas gastronomiques, vacances sur la Côte d'Azur... ainsi que des investissements immobiliers dans deux appartements et une maison près de Vernon.
Le rapport note que le trio a habité "souvent en civil" dans cette maison entre 2008 et 2012, avant de la revendre avec une moins-value de 150.000 euros.
La commission, qui émet 58 préconisations, appelle à plusieurs mesures de réparation (indemnisations et remboursements).
Elle prône une reconnaissance officielle par l'Eglise des dérives "qu'elle n’a pas vues, ou pas voulu voir", notamment au niveau du diocèse de Paris dont Jean-Marie Lustiger était archevêque pendant une partie des faits.
Dans un communiqué le diocèse de Paris "reconnaît aujourd’hui que pendant de nombreuses années, il n’a pas exercé, en ses responsables, son propre devoir de vigilance".
La commission souligne qu'avec des "changements importants" engagés depuis 2014, la congrégation "a retrouvé aujourd’hui un fonctionnement normal mais encore fragile".
Car il est "essentiel de restaurer la confiance", ajoute le texte.
Par Claire GALLEN / Paris (France) (AFP) / © 2026 AFP