Au-delà de la raréfaction de la ressource, c’est surtout le coût croissant de la dépollution qui inquiète. Entre réseaux vieillissants, stations d’épuration à moderniser et traque de micropolluants toujours plus complexes — médicaments, pesticides ou résidus chimiques —, le prix de l’eau pourrait fortement grimper, sous la pression d’investissements massifs devenus inévitables au cours des vingt prochaines années. Ecrivain, journaliste et écologue, Frédéric Denhez livre son éclairage sur le sujet au micro de Sud Radio et de Périco Légasse.
Frédéric Denhez : "La détection et la destruction des molécules indésirables coûtent une blinde !"
Périco Légasse : Un jour, risquons-nous de payer l'eau plus cher que le carburant ?
Frédéric Denhez : Si on n'y prend pas garde, demain l'eau deviendra très chère. Sera-t-elle plus chère que le diesel ? Ce n'est pas impossible à certains endroits. Pour une raison simple : c'est que l'eau, il y en a de moins en moins. Mais il y a de plus en plus d'usage. Les réseaux d'alimentation sont de plus en plus fuyards, comme on dit, c'est-à-dire qu'on perd de l'eau. Et puis, il va falloir rénover les stations d'épuration, parce qu'on recherche de plus en plus de molécules. Et la détection, et la destruction coûtent une blinde ! Et il n'y a pas assez d'argent pour financer tout ça. Donc de toute façon, les factures d'eau ne pourront qu'augmenter.
"Le mètre cube d'eau pourrait être multiplié par 2,3,4..."
Aujourd'hui, en France, les ménages paient leur mètre cube d'eau 4 euros en moyenne. Cela ne représente que 0,8% du budget d'une famille. Les professionnels de l'eau ne vous le diront pas, mais il faudrait multiplier par 2, 3, 4… certains disent même par 10 dans certains endroits, notamment les Pyrénées-Orientales, pour couvrir le coût réel de l'eau.
"C'est dans le pipi qu'on fait sous la douche qu'il y a la majorité des molécules dites problématiques"
Périco Légasse : Il y avait cette info il y a deux semaines, comme quoi l'analyse des eaux usées a montré la présence de substances comme la cocaïne et la kétamine. C'est-à-dire que l'augmentation des stupéfiants, on la sait par l'analyse de l'eau. Donc, l'eau nous révèle l'état de santé et l'état des moeurs du pays !
Frédéric Denhez : L'eau, c'est le reflet d'un mode de vie. Notamment de l'industrie, Moi, à l'époque où j'étais élève ingénieur, je faisais des prélèvements de l'eau chez moi, dans le Nord. Et on avait tous les métaux lourds. Je sortais des tas de métaux lourds, tout le tableau de Mendeleïev. Des métaux lourds donc : du chrome, du vanadium etc. Pourquoi ? Parce qu'à l'époque, il y avait encore l'industrie. Ça, c'est fini. Maintenant, on voit dans la campagne des pesticides, y compris des pesticides interdits il y a 40 ans, mais que la nature n'a pas su détruire.
"Ces molécules sont difficilement destructibles par les stations d'épuration"
Et aujourd'hui, notamment en ville, les deux principales sources de contamination, c'est le pipi sous la douche. C'est dans le pipi qu'on fait sous la douche qu'il y a la majorité des molécules dites problématiques. 65% des molécules problématiques pour les stations d'épuration, celles qui nécessitent le plus de dépenses, proviennent de l'urine. Qui, en majorité, a été mise sous la douche. Et qu'est-ce qu'on y trouve ? On y trouve des médicaments, notamment la pilule, les médicaments anticancéreux, qui commencent à causer des problèmes à l'environnement. Et puis, toutes les molécules qu'il y a dans les cosmétiques, notamment ces cochonneries de gel douche qui sont bourrées d'antifongiques, d'antibactériens etc. Et c'est des très grosses molécules qu'on retrouve ensuite dans l'eau et qui sont difficilement destructibles par les stations d'épuration. Donc, il y a une pollution des villes. Et puis, il y a la pollution des champs : là, c'est les pesticides, c'est tout ce qu'on veut.
"Les filtres au charbon actif, c'est entre 100.000 et 200.000 euros"
Périco Légasse : Pourquoi l'eau sera-t-elle de plus en plus chère ?
Frédéric Denhez : Nous-mêmes, nous polluons sans en avoir l'air. On a beau jeu de critiquer les agriculteurs, on a raison en parti. Mais en fait, il ne faut plus pisser sous la douche, il ne faut plus utiliser de gel douche. Aujourd'hui, on a des moyens pour aller chercher des polluants qu'on n'imaginait pas pouvoir chercher demain. Par exemple, les PFAS, ça fait 30 ans que je les connais. Aujourd'hui, on est capables d'aller les chercher, d'aller les caractériser à des doses qui sont de l'ordre de deux gouttes sur deux piscines olympiques.
"La facture d'eau ne peut qu'augmenter"
C'est quand même problématique - tout ça coûte très cher, une analyse coûte 400 euros à chaque fois. Et ensuite, il faut les traiter. Donc, c'est des filtres au charbon actif qui coûtent cher. En plus, le charbon actif vient pour l'essentiel de Chine, il faut les recycler. Pour vous donner une idée du coût, une station d'épuration, ça vaut quelques millions d'euros. Les filtres au charbon actif, quand il faut les changer, tous les deux à trois ans, c'est entre 100.000 et 200.000 euros. Et plus on va chercher des molécules qui sont de plus en plus fines - parce que les méthodes d'analyse permettent d'aller chercher des molécules de plus en plus petites - plus faudra de nouveaux filtres, plus il faudra d'installations longues, plus ça va coûter cher. Donc, de toute façon, la facture d'eau ne peut qu'augmenter.
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