Info Sud Radio : accusé de radicalisation par sa hiérarchie, un policier livre ses vérités

La radicalisation, un problème de plus en plus visible dans la police ?

DOCUMENT SUD RADIO. Après avoir infiltré des réseaux islamistes, un policier est aujourd’hui accusé de radicalisation par sa hiérarchie. Au micro de Sud Radio, il livre sa version des faits.

La question de la radicalisation au sein même de la police fait de plus en plus parler au sein des autorités. Après avoir infiltré des réseaux islamistes pour le compte de la police, Ahmed* est aujourd’hui accusé de radicalisation par sa hiérarchie. Au micro de Sud Radio, il s’explique. "J’ai exercé pendant un certain nombre d’années pour le compte d’un service de renseignement. Parmi mes missions figuraient donc la collecte de renseignements mais aussi ce qu’on appelle le "tamponnage" : l’approche d’individus susceptibles d’être utiles pour le service et d’être recrutés. C’est ce qu’on appelle des sources humaines. Naturellement, pour ce qui est de la lutte antiterroriste, et sans aucune caricature, on ne recrute pas nécessaire des bons chrétiens, des prêtres ou quoi que ce soit. On se rapproche de la mouvance islamiste et de personnes radicalisées. On est amenés à discuter, à les rencontrer physiquement pour le recueil d’informations", explique-t-il d’emblée.

Sans forcément être un pratiquant très assidu, Ahmed reconnaît que sa religion a été un plus pour lui dans le cadre de ses missions. "Mon niveau de pratique de la religion est ce qu’il est : pas très élevé. Je mange hallal, mais je n’observe pas le jeûne du Ramadan, je ne prie pas, etc. Je me revendique comme étant musulman, même si je ne le fais pas publiquement, c’est de l’ordre du privé. Je n’ai jamais fait part de mes convictions religieuses, mais c’était une corde à mon arc pour exercer dans le service de renseignement. Avoir une affinité culturelle avec les milieux musulmans, quels qu’ils soient, c’était considéré comme un avantage. Pour la barrière linguistique, maîtriser la langue arabe était considéré comme une prérogative utile pour les besoins du service", assure-t-il.

"On a constitué un fichier clairement ethnico-religieux"

Pour Ahmed, la lutte et la surveillance antiterroriste ont conduit aujourd’hui les autorités françaises à se permettre des choses qu’elles ne se seraient sans doute pas permis quelques années auparavant. "J’ai le sentiment qu’on est en train de s’emballer un petit peu et qu’on profite du contexte actuel pour faire passer des choses qui, jadis, n’auraient pas eu droit de cité. On a constitué un fichier clairement ethnico-religieux recensant des personnes adeptes de la religion musulmane avec des degrés de radicalisme plus ou moins avérés. C’est beaucoup plus grave que ce qui avait été projeté ces dernières années. La communauté musulmane n’étant pas à même de se défendre juridiquement et pas suffisamment organisée pour protester et remettre en cause l’existence de ce fichage, il y a vraiment lieu de s’inquiéter aujourd’hui", clame-t-il avant de s’attarder sur un exemple précis..

"Je prends un simple exemple vécu lorsque j’étais en service de renseignement. Il y avait parfois du "criblage" : on va sur le parking d’une mosquée supposément radicale, on relève les plaques d’immatriculation, on extrait le titulaire de la carte grise et on concentre tout ça dans un fichier. Si vous prêtez votre voiture à une personne et que cette personne va prier à votre insu, vous vous retrouvez fiché. Si vous vendez votre véhicule et que la personne va prier en sortant de la vente sans que le transfert de carte n’ait encore été établi, vous vous retrouvez fiché. Vous pouvez donc être fiché de façon très aléatoire. Ça reste évidemment marginal en termes de pourcentage, mais c’est aujourd’hui incontrôlé et ça peut avoir des conséquences désastreuses (destruction de famille, perte d’emploi, etc.). Il faut à tout prix reprendre le contrôle", préconise-t-il.

"J’allais dans les mosquées, je surveillais les prêches"

Selon ce policier, la situation actuelle est telle que la police française ne peut plus se permettre d’infiltrer des policiers dans certains milieux. "Aujourd’hui, la police nationale n’infiltre plus d’agents, il n’y a plus de policiers infiltrés dans les groupes terroristes. On approche, on regarde, on observe, mais on infiltre des sources humaines qui ne sont pas policières. Les douaniers continuent a priori de fonctionner ainsi, le FBI américain le fait également, mais ce n’est pas dans la culture française. Aujourd’hui, le danger est trop important pour la sécurité des Français et on ne fait plus de l’infiltration proprement dite. (…) Moi, je faisais du contact. On appelait ça de la correspondance. J’allais dans les mosquées, je surveillais les prêches, mais j’avais quand même une certaine notoriété auprès de la population musulmane du département où je travaillais et un lien de confiance était établi. Donc quand je venais, les gens se passaient le mot en disant "Attention, un agent du renseignement qui est là", et c’était au final une démarche préventive. Ça n’exonérait pas les surveillances faites par des sources humaines dans d’autres lieux. Parfois, ça pouvait même être une stratégie : savoir que j’étais dans un lieu donné permettait de savoir que je n’étais pas dans un autre lieu, et ça nous permettait de le faire infiltrer par des personnes anonymes", précise-t-il.

En tant que musulman, Ahmed porte par ailleurs un regard très critique sur l’attitude des dignitaires musulmans français face aux différents attentats commis en France et en Europe ces dernières années. "Je crois qu’il aurait été dans le rôle des dignitaires et responsables musulmans de s’emparer de cette question. Malheureusement, force est de constater qu’ils ne sont pas à la hauteur. C’est un constat, pas forcément une accusation. Quand un imam (l’imam de Drancy, je crois) a voulu organiser une marche à travers l’Europe pour rassurer les populations, les dignitaires musulmans officiels ont organisé des réunions pour critiquer cette initiative alors qu’elle était parfaitement légitime. Donc non seulement ils ne se sont pas emparés du sujet, mais ils ont critiqué les personnes qui ont voulu bien faire, et je crois qu’on est sur un niveau d’irresponsabilité sans précédent dans les institutions musulmanes. Il faut vraiment se poser des questions", lance-t-il.

"Je ne renoncerai jamais à vouloir servir le peuple français"

Enfin, s’il ne sait pas encore de quoi son avenir sera fait, Ahmed assure vouloir continuer de servir son pays. "Je souhaite servir la France, peut-être un peu différemment, parce que je pense que sur la lutte antiterroriste nous ne sommes pas efficaces aujourd’hui. Il faut refonder les bases. J’aimerais faire de la prévention maintenant, parce qu’on a atteint un point de non-retour et la jeunesse est complètement désorientée. Elle n’a aucun repère fiable aujourd’hui, on ne sait pas du tout où elle va. J’aimerais donc m’investir dans des missions de prévention, puisque je suis encore très affecté par les accusations dont j’ai pu faire l’objet et je veux me rendre réellement utile et retrouver ma vocation première : servir le peuple français, quel que soit le moyen. Je suis loyal envers mon pays. Quoi qu’on en dise et quelles que soient les accusations portées à mon encontre, je suis français et patriote, je déclare ma flamme à ce pays et à ce peuple. Quoi qu’en disent certains responsables de la police un peu zélés qui s’autorisent certaines libertés dans leurs accusations, je ne renoncerai jamais à ma francité et ma volonté de servir le peuple français", martèle-t-il.

*Le prénom a été changé

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