Le modèle chinois, la preuve vivante que le capitalisme unique n’existe pas

Alors que le Parti communiste chinois se réunit dans son 19e congrès, l’évolution de ce pays depuis 40 ans nous enseigne une fois de plus que chaque société doit construire son propre capitalisme.

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Le deuxième plus grand parti politique du monde est communiste : c’est le PC chinois. Près de 88 millions de membres, au pouvoir depuis 1949. Mais depuis la mort de Mao en 1976, la Chine s’est métamorphosée en pays capitaliste d’un genre très particulier. Dans le même temps qu’elle s’engageait de plus en plus pleinement dans la grande compétition de la mondialisation, le PC, lui, ne cédait pas une once de son pouvoir absolu. En 1989, il écrasait avec les chars les manifestations étudiantes de la place Tian’anmen, qui réclamaient la démocratie. Depuis, le verrouillage n’a fait que s’accentuer. Il atteint d’ailleurs un sommet avec l’actuel chef du parti Xi Jinping, et une telle concentration n’avait jamais été atteinte depuis Deng Xiaoping.

Et pourtant, en quatre décennies la Chine passait du statut de nain économique à celui de géant prêt à tout dévorer sur son passage sans appliquer aucune des recettes soi-disant indispensables pour tirer son épingle du jeu dans la compétition mondiale. Elle n’a pas suivi le modèle que le FMI et la Banque Mondiale imposaient aux pays en développement dans les années 1980-1990. Elle n’a pas non plus suivi le modèle des pays de l’Est au moment de l’écroulement du monde soviétique, une politique de table rase où l’on passait directement et brutalement du système communiste à l’économie de marché. La Chine a suivi son propre rythme en commençant par créer des entreprises sur des marchés locaux, et ne s’est ouverte que progressivement aux produits et investisseurs étrangers en leur imposant des règles contraignantes. Elle a pris son temps pour rendre sa monnaie convertible. Elle ne l’est d’ailleurs pas encore totalement, bien que le yuan soit entré l’an dernier dans le panier de devises qui constituent les droits de tirage spéciaux du FMI. Cela lui a permis pendant des années de se développer grâce à une monnaie très largement sous-évaluée, créant un effet de dumping monétaire très efficace et qui s’est rajouté aux dumpings sociaux et environnementaux. La Chine a imposé aux investisseurs étrangers des transferts de technologie et des associations avec des investisseurs chinois. Elle a freiné les exportations de capitaux, et son compte de capital comme ses marchés publics sont loin d’être libéralisés. Une stratégie contrôlée, dirigée, qui a privilégié la conquête des marchés extérieurs à ses marchés intérieurs, alors qu’elle s’apprête maintenant à un grand retournement : privilégier le marché intérieur aux marchés extérieurs.

La Chine est une économie capitaliste sans les institutions habituelles du capitalisme. Pas de démocratie, pas de liberté d’expression, pas de transparence, pas de Droits de l’Homme, pas de justice indépendante, et des réseaux sociaux étroitement contrôlés. On dit souvent que capitalisme et démocratie vont ensemble, mais ce n’est pas vrai dans l’Histoire. Le capitalisme a existé avant la démocratie, et ce n’est pas vrai aujourd’hui en Chine. On dit aussi que le capitalisme appelle un État minimum, mais historiquement, au cœur des grandes réussites capitalistes il y a toujours un État fort, et en Chine il y a un État tout-puissant.

L’État, le parti et la société se confondent en Chine. La direction de l’armée est dans le parti, et non pas dans le gouvernement (situation impensable dans une démocratie occidentale). Le capitalisme chinois est au fond assez proche de ce qu’a été jadis le système oligarchique du capitalisme vénitien. Le capitalisme vénitien, c’était l’État. Et l’État, c’était le capitalisme vénitien. Personne ne pouvait s’affranchir du système. Le PC chinois, c’est l’oligarchie chinoise. Un bon connaisseur de la Chine écrivait récemment que le PC chinois, c’est la classe dirigeante chinoise tout entière : politique, militaire, intellectuelle, économique... Tous les conflits de pouvoir, d’intérêts, de stratégies ou d’idéologies se règlent à l’intérieur de cette classe dirigeante qui s’épure elle-même quand c’est nécessaire.

Mais le parti unique, ce n’est pas seulement l’héritage de Mao. C’est aussi 4000 ans d’histoire d’un pays obsédé par son unité et la hantise de l’éclatement de l’URSS après les réformes de Gorbatchev. Les grandes menaces aujourd’hui sont la dualité de la société chinoise (l’essentiel est encore paysanne, et quelques centaines de millions sont dans l’économie mondiale), le développement d’un sous-prolétariat urbain et la modération des salaires qui est en train de céder la place à une explosion de ceux-ci. Cela demande un contrôle social très fort.

Il n’y a donc pas de modèle unique du capitalisme. Malgré l’idéologie de la mondialisation censée conduire à un seul modèle, chacun doit chercher une voie conforme à son Histoire, à sa culture, à sa géographie. L’imitation des autres est certainement le choix le plus hasardeux. La Chine, l’Inde, le Japon, les États-Unis… À chacun son capitalisme, et le capitalisme unique n’est pas pour demain. Essayer de poursuivre cette chimère, c’est en faire l’alibi de tous les renoncements. Nous payerions très cher une telle naïveté.